Il nous faut préparer nos cœurs et nos corps à combattre sous la sainte obéissance à ses commandements. Et quant à ce qui en nous paraîtrait impossible à notre nature, prions le Seigneur qu’il veuille nous prêter le secours de sa grâce.
Saint Placide par les Bénédictins de Paris
Saint Grégoire le Grand, dans ses Dialogues (l. II), ne satisfait guère notre curiosité sur saint Placide. À la fin du chapitre III, nous apprenons que Tertullus, un patricien, confia son fils Placide à saint Benoît, tandis que Euticius lui donnait son fils Maur. Celui-ci, quoique jeune, était assez sérieux pour aider utilement son maître. Placide était encore un enfant. Mabillon a proposé la date de 522 pour cette « présentation » de nos deux jeunes à saint Benoît. Au chapitre IV, nous voyons saint Benoît faire, une nuit, avec le petit Placide (parvulo puerulo), l’ascension d’un sommet pour y prier afin que le Seigneur y amène de l’eau pour la commodité des moines. Le chapitre VII mérite d’être traduit :
Un jour que le vénérable Benoît se tenait dans sa cellule, Placide, le jeune moine du saint homme, sortit pour aller au lac puiser de l’eau ; mais en y plongeant ses récipients, ou la cruche qu’il tenait, il perdit l’équilibre et la suivit dans l’eau. Bientôt le courant l’entraîna et l’emporta loin du bord, à peu près à une portée de flèche. Or l’homme de Dieu, de l’intérieur de sa cellule, en eut tout de suite connaissance et appela Maur en hâte : « Frère Maur, cours, car cet enfant qui était allé puiser de l’eau est tombé dans le lac, et déjà le courant l’emporte fort loin! » Chose merveilleuse et inouïe depuis l’apôtre Pierre : ayant demandé et reçu la bénédiction, sur l’ordre de son père, Maur se précipite ; il court jusqu’au lieu où le flot avait entraîné l’enfant, se croyant sur la terre ferme dans sa course sur les eaux. Il le saisit par les cheveux et revient de même en courant. Dès qu’il eut touché terre, revenu à lui, il regarda en arrière, et s’aperçut qu’il avait couru sur les eaux. Stupéfait, il frémit d’avoir fait ce qu’il n’eût jamais pensé pouvoir faire. De retour auprès du Père, il lui raconta ce qui s’était passé. Le vénérable Benoît commença à attribuer cela non à ses propres mérites, mais à l’obéissance. Au contraire Maur disait que c’était dû au seul commandement, et qu’il n’était pour rien dans un don accompli inconsciemment. Dans cet aimable assaut d’humilité, intervint comme arbitre l’enfant qui avait été sauvé. Il déclara : « Moi, comme on me tirait de l’eau, au-dessus de ma tête je voyais la melote [manteau] de l’abbé, et je pensais que c’était bien lui qui me sortait de l’eau. »
C’est tout ce que saint Grégoire nous dit de saint Placide.
Des litanies, à partir du 10ème siècle, invoquent saint Placide, toujours classé parmi les moines, les confesseurs.
Une fresque rupestre près de Vallerano (pays de Viterbe) figure saint Placide près de saint Benoît et de saint Maur. Ils portent tunique et scapulaire ; Placide tient une croix blanche dans la main droite. Ce document est de la fin du 10ème siècle, ou d’un peu postérieur.
À la fin du 11ème siècle, les moines cassiniens s’avisèrent de rattacher leur saint confesseur, commémoré le 5 octobre, à un martyr sicilien homonyme que les anciens martyrologes donnaient ce même jour. Pierre Diacre, de la grande abbaye, se chargea de conférer au modeste disciple de saint Benoît la gloire resplendissante du martyre ; il écrivit sans ambages des Actes qu’il signa du nom de Gordien, soi-disant compagnon du martyr. Placide était envoyé par saint Benoît en Sicile où il fondait un monastère à Messine.
Saint Benoît aurait eu douze propriétés en Sicile, qui lui auraient été données par Tertullus quand il revint voir son fils en 532, au Cassin, accompagné de Symmaque, Boèce, Equitius, Gordien, Vitalien. L’acte de donation, écrit sur un parchemin du 10ème siècle, était conservé au Cassin, mais il était évidemment apocryphe : Symmaque et Boèce étaient déjà morts en 532.
Placide était pris par les Sarrasins commandés par l’odieux Mamucha (Manucha), puis martyrisé avec sa sœur Flavia, et plusieurs autres compagnons. Les noms sont fournis par les manuscrits du martyrologe hiéronymien. Euticius est un martyr d’Héraclée (29 septembre). Victorion est un nom mystérieux. La vierge Flavina et le diacre Firmatus seraient des saints de la ville d’Auxerre en Gaule. Il y a beaucoup de Donatus. Faustus semble un martyr de Cordoue (13 octobre).
Le 4 août 1588, on découvrit dans le chœur de Saint-Jean-Baptiste de Messine trois corps d’hommes et un de femme : saint Placide, ses deux frères, et sa sœur ! Puis on trouva d’autres squelettes, si bien que le total de trente-trois fut largement dépassé. La nouvelle fit d’abord sensation, et la fête de saint Placide et de ses compagnons martyrs fut instituée (1588) pour toute l’Église, avec insertion au martyrologe romain. Le Bréviaire monastique de 1612 la propagea chez tous les bénédictins. Adrien Baillet écrivait fort judicieusement dans ses Vies des saints, au 5 octobre (t. III, 1704, col. 79 ; ou rééd., 1724), qu’il n’y avait « rien que de douteux et d’incertain dans l’adjudication de ces corps nouvellement découverts ».
Les savants catholiques, mauristes et bollandistes, estimèrent longtemps que l’approbation romaine de 1588 imposait à la critique historique une sourdine respectueuse. De nos jours cependant, en attendant la révision du Bréviaire romain, le Saint-Siège a autorisé l’ordre bénédictin à se servir du commun des martyrs pour saint Placide, rejetant ainsi le roman du Pseudo-Gordien. Espérons que nous pourrons un jour le fêter comme confesseur, de même que saint Maur : ce sera un retour à la saine tradition du haut Moyen Âge. [Ce retour fut effectif dans l’édition du Bréviaire monastique de 1963, donnant, au 5 octobre, une fête des Saints Maur et Placide, disciples du S. P. Benoît, confesseurs. Dans la Congrégation bénédictine de France, il est fêté seul à cette date, Saint Maur étant célébré le 15 janvier.]
Le moinillon de saint Benoît, l’enfant de troupe du « bataillon fraternel » (prologue de la Règle, début), est devenu le patron de nos actuels noviciats bénédictins. De là cette coutume, pour la Saint-Placide, de faire officier le Père maître entouré, dans la mesure du possible, par ses novices (cf. Huysmans, L’oblat, p. 47-64).
Voir l’article de Dom U. Berlière, Le culte de S. Placide, in Rev. bénéd., t. XXXIII, 1921, p. 19-45.
Prières
Oraison
Accordez-nous, Dieu tout-puissant, nous vous en supplions, d’être excités vers une vie meilleure par les exemples du bienheureux Placide, votre confesseur ; et faites que, célébrant sa mémoire, nous ayons aussi le courage d’imiter ses œuvres.
Oratio
Concéde, quǽsumus, omnípotens Deus : ut ad meliórem vitam beáti Plácidi Confessóris tui exémpla nos próvocent ; quátenus, cuius memóriam ágimus, étiam actus imitémur. Per Dóminum.
Seigneur très bon et très saint, vous avez choisi saint Placide dès son enfance, et l’avez gardé dans la pureté, l’obéissance et la vie cachée. Vous avez manifesté par lui la puissance de la grâce, lorsque, tombé dans les eaux, il fut sauvé par l’obéissance de saint Maur et la prière de saint Benoît.
À son exemple, apprenez-nous à aimer la simplicité, à obéir sans délai, à chercher non pas notre volonté mais la vôtre. Donnez-nous d’accueillir les événements les plus ordinaires comme des appels à la fidélité, et d’accomplir dans le silence ce que vous attendez de nous. Faites-nous vivre dans l’ombre de vos saints, sans rechercher l’honneur mais seulement le service, sans bruit mais avec un cœur brûlant d’amour pour vous.
Par l’intercession de saint Placide, préservez-nous des dangers visibles et invisibles, et faites que, toujours soutenus par votre main, nous arrivions un jour au port de la vie éternelle. Ainsi soit-il.
Antienne
Ã. O cæléstis norma vitæ, pastor et dux, Benedícte ! cuius cum Christo spíritus exsúltat in cæléstibus : gregem, Pastor alme, serva, sancta prece corróbora ; via cælos clarescénte fac te duce penetráre.
Ã. Ô norme de vie céleste, notre pasteur et chef, Benoît : avec le Christ votre âme exulte dans les cieux ; pasteur saint, conservez votre troupeau, aidez-le de votre sainte prière, et par une voie lumineuse, faites-le entrer au ciel sous votre égide.

