Seules, les choses de l’intelligence et les choses de Dieu, qui sont éternelles, peuvent fixer notre instabilité.
Dom Delatte

Sermon pour la Sexagésime: La bonne terre.

par R. P. Joseph-Marie Mercier

Parabole du semeur (Lc 8, 4-15) :
commentaire de Dom Paul Delatte

Il est conforme aux habitudes du Seigneur de prendre pour texte ou pour prétexte de son enseignement un fait actuel, qui se passe sous les yeux de la foule, et dont il signale le caractère symbolique. Sans doute, on peut toujours parler du semeur ; néanmoins, il est plus naturel encore de le faire si le prédicateur et son auditoire peuvent apercevoir, à peu de distance, un homme en train d’ensemencer son champ et de préparer la moisson prochaine. — Voici que le semeur est sorti pour répandre sa semence. Le Seigneur ne dit pas un semeur, mais le semeur : c’est cet homme que vous apercevez là-bas ; c’est aussi le semeur par excellence, celui qui vous parle. Celui-là est sorti de Dieu, du ciel, de son éternité. Il ne sème qu’une seule et même doctrine, qui est sa pensée vivante : mais s’il y a unité dans la semence, il y a grande diversité dans les terrains où elle tombe. Est-ce donc que le semeur divin sème au hasard ? Non, mais il sème largement ; il espère quand même et ne permet pas que l’infidélité connue par la prescience réduise sa mesure : la malice de l’homme n’endigue point la bonté de Dieu. De cette semence, jetée à profusion, il se fait quatre parts.
Une part tombe sur le bord du chemin ou du sentier qui sépare les champs. La terre est dure et poussiéreuse, fréquentée des passants, visitée par les oiseaux du ciel : à peine tombée, la semence est foulée aux pieds, ou picorée par les petits maraudeurs ailés. — Une autre part tombe bien dans le champ, mais sur un terrain qui n’a pas été défoncé ; il n’y a de terre végétale qu’une couche légère, et, au-dessous, la roche dure et inféconde. Pourtant la semence germe, elle pousse même plus vite qu’ailleurs, le peu de profondeur du terrain l’exposant davantage à l’abondance de la rosée et à la chaleur. Mais ce n’est là qu’un succès d’un instant : car les racines manquent. Et lorsque paraît le soleil, sans qui rien ne peut mûrir, la jeune plante, à peine levée, se dessèche, faute de cette humidité profonde qui entretient la vie et la verdure. — D’autres grains tombent au milieu des épines. Ici, ce n’est pas la terre, c’est le soin de l’homme qui fait défaut. Peut-être même la terre était-elle riche : les épines y prospéraient ; pourquoi le bon grain n’aurait-il pu y réussir ? Mais les plantes mauvaises sont d’une vivacité et d’une précocité extrêmes : à peine brûlées, elles repoussent ; la fraîcheur, l’air, la lumière, toutes ces conditions de la croissance sont confisquées par elles ; et la maigre tige de blé, qui s’est fourvoyée dans leur entrelacement sauvage et a grandi avec elles, ne donnera jamais un épi mûr. — Une part enfin tombe en bonne terre : elle germe, elle lève et croît silencieusement, elle mûrit et donne dans l’épi trente fois, soixante fois, cent fois le capital confié au sol. Le semeur trouvera, dans l’abondance de sa récolte, avec le pain de l’année présente, la semence de l’année prochaine. Le Seigneur ne tire pas lui-même la moralité de cette parabole, mais ajoute à haute voix, comme en une sorte de provocation : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! » Il se sert de cette formule toutes les fois qu’il veut piquer l’intelligence ou la générosité de ses auditeurs.
Aussi longtemps que la foule était présente, il était de bon ton, pour les disciples, de laisser à leur Maître la liberté de sa parole et de ne point solliciter d’éclaircissements ; peut-être aussi leur répugnait-il de reconnaître publiquement qu’ils ne comprenaient pas bien. Mais lorsque le Seigneur fut seul avec eux, ils s’approchèrent et demandèrent quel était, au fond, le sens de cette parabole. Et ici, le voile est si transparent que le Seigneur s’étonne de n’avoir pas été compris aussitôt : Vous ne comprenez pas cette parabole ? C’est pourtant chose simple, semble dire Jésus. Si vous échouez dans cette interprétation, comment comprendrez-vous les autres paraboles, toutes celles où se rencontrera une réelle difficulté, quomodo omnes parabolas cognoscetis ? Entendez donc, vous, mes disciples, la parabole du semeur.
La semence, c’est la parole de Dieu. Ne traduisons pas : le Verbe de Dieu. Encore que le dessein de l’Incarnation soit de faire habiter dans nos cœurs la Parole éternelle et consubstantielle de Dieu, dans l’espèce, cependant, il s’agit de la parole créée : parole parlée ou prédication, parole écrite, non écrite ou tradition, parole intérieure, spectacle même de la création, en un mot tout ce par quoi nous est communiquée la pensée de Dieu. Verbum regni, dit saint Matthieu, la parole qui fonde le Royaume de Dieu. Le Fils de l’homme en est le semeur (Mt 13, 37). Nous allons apprendre comment s’établit ce Royaume, et les obstacles qu’il trouve devant lui. Il n’est fondé que par l’étroite collaboration de Dieu et de l’homme. Dieu sème, c’est lui seul qui peut semer la vie, la vie éternelle surtout ; sans la tendresse de Dieu, qui descend vers nous la première, il n’y aurait rien eu, pas même un obscur commencement. Mais enfin, si souveraine que soit l’action divine, elle n’est pas exclusive, elle ne nous dispense pas d’agir. La grande leçon de la parabole présente, c’est de montrer comment naît en notre âme la vie surnaturelle ; nous y voyons quel accueil intelligent et affectueux réclame la parole de Dieu, germe de vie, germe vivant qui doit s’assimiler toutes choses en nous, et grandir. Leçon toujours actuelle, sans doute, mais combien opportune au jour où le Seigneur l’adressait à la génération de ses contemporains ! C’était une génération quiétiste : le salut lui appartenait, pensait-elle, par droit d’héritage et à raison du sang d’Abraham !
Lorsque nous disons que le germe divin doit s’assimiler toute la terre spirituelle où il est jeté, il faut bien reconnaître que la parabole demeure au-dessous de la réalité : la germination matérielle épuise la terre, et son œuvre ne l’embrasse pas toute ; elle fait choix de ce qui lui convient dans le sol, mais ne le transforme pas. Remarquons-le une fois de plus : il ne faut demander aux paraboles que ce qu’elles nous veulent précisément enseigner ou suggérer, et non pas un parallélisme absolu entre la parabole et son objet moral, une identité rigoureuse entre chaque détail de la parabole ou de l’allégorie et chacun des éléments de la doctrine symbolisée. Bien des traits d’une parabole n’ont d’autre dessein que de lui laisser tout le charme et le naturel d’une scène réelle. À l’époque déjà de Tertullien, le dur Africain était obligé de réprimer des recherches qui, sous prétexte d’exactitude, devenaient puériles ou même dangereuses (De pudicitia, c. 9).
Le Seigneur reprend l’une après l’autre les quatre données de la parabole. Voici un homme qui entend la parole, mais ne la comprend pas. Il ne s’agit point d’un enregistrement spontané et rapide : les plus simples sont capables d’entendre leur Credo ; il s’agit de l’hospitalité aimante donnée à la parole, de l’attention, de l’intégration mentale, de la docilité intellectuelle et volontaire. Hi sunt qui circa viam… : c’est la semence égarée sur le chemin. Le terrain est battu, durci, souvent piétiné : la parole demeure à la surface, non recouverte, non défendue. L’œuvre jalouse du mauvais, de Satan, est trop facile : il vient sans retard, l’oiseau malfaisant, lui qui connaît bien les abords de l’âme et la sensibilité ; il enlève la semence, il arrache du cœur jusqu’au souvenir de cette vérité qui ne sert à rien. Accueillie avec foi, elle eût apporté le salut : ni l’âme, ni le diable ne l’ont permis. Telle est la première condition de la semence : cela ressemble à l’enfance, et il en est chez qui l’enfance dure toute la vie.
Dans le second cas, c’est la jeunesse. Aussitôt entendue, la parole est reçue avec joie. Il y a dans le cœur un tressaillement enthousiaste, et comme une réponse de vie à la doctrine vivante qui se présente avec toute la saveur de la nouveauté : « Maintenant, se dit-on, je vais tout de bon commencer ! » Mais l’âme est pierreuse : super petrosa, elle est dure et égoïste en dessous ; elle n’est encore que sensibilité. Or, la sensibilité est mobile, autre aujourd’hui, autre demain. Seules, les choses de l’intelligence et les choses de Dieu, qui sont éternelles, peuvent fixer notre instabilité. Dans un milieu tout sensible, la doctrine ne jette pas de vraies racines. Une germination commencée, une chétive poussée d’épi : mais, comme il n’y a pas d’humus, pas de ressources profondes, tout se dessèche au moindre rayon de soleil, au moindre sacrifice exigé, à la moindre épreuve de notre fidélité à la parole divine, propter verbum. De telles âmes renoncent à la vérité avec autant de promptitude qu’elles en ont mis à l’accueillir dès l’abord. Elles sont tout de suite scandalisées, dit saint Marc, et s’étonnent qu’il faille se donner un peu de peine. Leur foi n’est que d’un instant, elles s’épuisent en exultations et en exaltations passagères : temporales sunt. À l’heure de l’épreuve, il n’y a plus personne : recedunt. Les âmes ainsi décrites sont légion car la bravoure intérieure est chose rare.
Une troisième portion de la semence est tombée dans les épines. Ici, la terre végétale ne manque pas, puisque les mauvaises herbes et les ronces prospèrent. Cette fois, nous allons réussir. Hélas ! l’âme est divisée, encombrée par toutes les préoccupations du siècle. C’est l’âge mûr. La tromperie des richesses, fallacia divitiarum, qui nous masquent notre faiblesse, et nous dispensent de nous appuyer sur Dieu ; les passions et les convoitises qui nous portent vers tous les faux biens et éparpillent nos forces : tout cela se donne rendez-vous dans l’âme et confisque entièrement sa réflexion et son activité. Il ne reste rien pour un souci élevé. La vérité est étouffée et demeure sans fruit.
Pourtant, grâce à Dieu, et heureusement pour nous, toute la semence n’est pas perdue. La vérité rencontre une bonne terre. Disons, si vous le voulez, que c’est la vieillesse. Non qu’il soit nécessaire d’avoir les cheveux blancs pour être docile à la doctrine du Seigneur : « La vieillesse honorable n’est pas celle que donnent de longs jours, elle ne se mesure pas au nombre des années ; c’est cheveux blancs pour les hommes que l’intelligence, c’est un âge avancé qu’une vie sans tache » (Sap 4, 8-9) ; mais parce que les conditions décrites par l’évangile appartiennent surtout à la pleine maturité : l’accueil facile, une terre défoncée et profonde, l’élimination de mille inquiétudes mondaines. Ceux-là écoutent, ils reçoivent la parole, ils la comprennent, ils la gardent dans un cœur bon et pur ; ils la cultivent persévéramment et sont capables de souffrir pour elle, in patientia ; ils rapportent ainsi du fruit, un fruit qui est de même nature que la semence ; ils produisent trente, soixante, cent pour un : car la fidélité même a ses degrés, et la grâce ses abondances, calculées en partie sur cette même fidélité.

Prières

Oraison

Ô Dieu, qui voyez que nous ne nous confions en aucune de nos œuvres, accordez-nous, dans votre bonté, d’être fortifiés contre tous les maux, grâce à la protection du Docteur des Gentils.

Oratio

Deus, qui cónspicis, quia ex nulla nostra actióne confídimus : concéde propítius ; ut, contra advérsa ómnia, Doctóris géntium protectióne muniámur. Per Dóminum.

Prière de Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582)

Ô Seigneur mon Dieu, vos paroles sont des paroles de vie où tous les mortels trouveront ce qu’ils désirent, pourvu qu’ils acceptent de l’y chercher. Mais quoi d’étonnant, mon Dieu, que nous oubliions vos paroles, frappés comme nous le sommes de folie et de langueur par suite de nos mauvaises actions ? Ô mon Dieu, auteur de tout ce qui est créé, que serait cette création si vous vouliez, Seigneur, créer plus encore ? Vous êtes Tout-Puissant, vos œuvres sont incompréhensibles. Faites, Seigneur, que vos paroles ne s’éloignent jamais de ma pensée. Vous dites : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai » (Mt 11, 28). Que voulons-nous de plus, Seigneur ? Que demandons-nous ? Que cherchons-nous ? Pourquoi les gens du monde s’égarent-ils, sinon parce qu’ils sont en quête de bonheur ? Ô Dieu, quel aveuglement profond ! Nous le cherchons, ce bonheur, là où il est impossible de le trouver. Ô Créateur, ayez pitié de vos créatures ! Voyez, nous ne nous comprenons pas nous-mêmes, nous ne savons pas ce que nous désirons, et ce que nous demandons nous échappe. Donnez-nous la lumière, Seigneur ! Voyez, elle nous est plus nécessaire qu’à l’aveugle né. Lui désirait voir la lumière et ne le pouvait pas, et maintenant, Seigneur, on refuse de voir. Est-il un mal plus incurable ? C’est ici, mon Dieu, qu’éclatera votre puissance, ici que brillera votre miséricorde. Je vous prie d’aimer ceux qui ne vous aiment pas, d’ouvrir à ceux qui ne frappent pas, de donner la santé à ceux qui prennent plaisir à être malades… Vous avez dit, ô mon Maître, que vous veniez chercher les pécheurs (Mt 9, 13) ; les voilà, Seigneur ! Et vous, mon Dieu, oubliez notre aveuglement, considérez uniquement le sang que votre Fils a répandu pour nous. Que votre miséricorde resplendisse au sein d’un tel malheur ; souvenez-vous, Seigneur, que nous sommes votre œuvre, et sauvez-nous par votre bonté et par votre miséricorde.

Antienne

Ã. Qui verbum Dei retinet corde perfecto et optimo, fructum afferet in patientia.

Ã. Celui qui retient la parole de Dieu avec un cœur parfait et excellent portera du fruit dans la patience.

Antienne grégorienne “Qui verbum Dei”

par R. P. Joseph-Marie Mercier

Antienne Qui verbum Dei