Études • Liturgie

Annibale Bugnini — Notes biographiques #3

Réforme de la Curie romaine, ascension et chute de Bugnini

Dans le décret Christus Dominus, les Pères conciliaires avaient souhaité une nouvelle organisation de la Curie romaine “plus en rapport avec les besoins des temps, des pays et des rites”1AAS, vol. 58, 1966, p. 676..

Très vite, Paul VI promulgue la constitution Regimini Ecclesiæ Universæ (1967)2AAS, vol. 59, 1967, pp. 885-928. sur la Curie et de laquelle émergent trois éléments : d’abord, l’intégration de la doctrine conciliaire sur la charge épiscopale et la collégialité ; ensuite, la prise en compte des valeurs de subsidiarité et de décentralisation par la Curie ; enfin, l’affirmation du critère de pastoralité comme principe de gouvernement.3François-Régis DUCROS, Une réforme parmi les réformes de la Curie dans l’histoire : approches historiques, dans L’Année canonique, Tome LXII, Paris, Letouzey et Ané, 2022, p. 106.

La secrétairerie d’État prend désormais une place prééminente. La Sacrée Congrégation des Rites, quant à elle, fait l’objet du chapitre V de la section III du document. Elle conserve son nom, ses attributions, et se divise en deux sections : culte et cause des saints. La section “culte” intègre officiellement le Consilium avec l’obligation de soumettre ses conclusions à la Congrégation plénière de cette section4AAS, vol. 59, 1967, p. 905..

Début 1968, le Consilium passe logiquement sous la présidence du Préfet de la SCR, Bugnini en demeure le secrétaire. Il est également nommé Commissaire pour les cérémonies pontificales, charge qu’il assumera jusqu’en 1970. Selon Piero Marini (1942-), alors secrétaire de Bugnini :

Le milieu des cérémoniaires ne l’accueillit pas favorablement, tout en reconnaissant la validité des réformes qu’il proposait. Les deux années de direction du P. A. Bugnini furent décisives pour les Cérémonies pontificales. (…) On parla d’un radicalisme exagéré et d’une extrême détermination dans le passage des anciennes aux nouvelles formes dans les cérémonies pontificales.5MARINI, I primi passi, p. 242.

Le 8 mai 19696AAS, vol. 61, 1969, pp. 297-305., Paul VI scinde la SCR en deux Congrégations : pour le culte divin, pour les causes des saints. La nouvelle Congrégation pour le culte divin (CCD) acte la fin du Consilium pour la réforme liturgique tout en conservant son organigramme. Ainsi, Bugnini est nommé secrétaire de cette nouvelle Congrégation7AAS, vol. 61, 1969, p. 352..

Les années 1970 sont marquées par une prolifération incontrôlée de “prières eucharistiques” locales, sujet qui reviendra régulièrement sur le bureau d’un Bugnini incapable de juguler ce phénomène, par manque de conviction et de fermeté. En 1971, avec l’aval de Paul VI, un groupe de travail fut chargé de proposer des normes de composition à transmettre aux conférences épiscopales qui devraient ensuite soumettre au Saint-Siège les nouvelles prières eucharistiques. Les discussions de la session plénière de 1972 furent âpres, et n’aboutirent à rien de concret. En outre, la Secrétairerie d’État s’inquiétait qu’on ne tint pas compte de ses directives et avertissements sur cette question8Voir Aimé-Georges MARTIMORT, L’histoire de la réforme liturgique à travers le témoignage de Mgr Annibale Bugnini, dans MARTIMORT, Mirabile, pp. 227-228..

Le 8 décembre1970, meurt le Cardinal Gut qui est remplacé le 20 février 1971 par le Cardinal Arturo Tabera Araoz (1903-1975) :

Archevêque de Pampelune, il avait demandé à la CCD la faculté de permettre aux laïcs préparés de distribuer la communion, ou même aux fidèles de prendre directement l’hostie consacrée dans le ciboire.9MARINI, I primi passi, note 69, p. 245.

Ce n’est donc pas lui qui allait freiner le réformisme de Bugnini, qui se voit récompensé de ses années de service par la consécration épiscopale reçue des mains de Paul VI lui-même, le 13 février 1972. Cette ascension au sein de la Curie romaine aurait dû assez logiquement le conduire au cardinalat, à l’instar de Monseigneur Antonelli, devenu secrétaire de la Congrégation pour la cause des saints, et créé cardinal le 5 mars 1973.

Le 14 septembre 1973, le Cardinal Tabera est nommé à la tête de la Congrégation pour les Religieux, ayant demandé ce changement, car il se sentait mal à l’aise dans la CCD10MARTIMORT, Mirabile, p. 228. et à la suite de tensions avec Bugnini. Celui-ci demeure secrétaire sous la tutelle de la Secrétairerie d’État jusqu’à la nomination, après quatre mois, d’un nouveau préfet. En cette fin d’année 1973, Bugnini fait, avec beaucoup d’optimisme, le bilan des dix années écoulées depuis la proclamation de Sacrosanctum Concilium, dans un article intitulé “Dieci anni”. Il y présente la réforme liturgique comme une œuvre immense menée en trois étapes (vernaculaire, refonte des livres, mise en œuvre locale), sous le contrôle de Paul VI, déjà porteuse de fruits pastoraux malgré des résistances qu’il minimise en se posant comme une voie d’équilibre. Pour lui, la réforme n’est pas terminée, et elle doit être assimilée dans la décennie suivante par une catéchèse patiente, par le renouveau du chant, par la redécouverte du sens du symbole et par l’inculturation des traditions des divers peuples11Notitiæ, n°88 (décembre 1973), pp. 395-399..

Finalement, le 25 janvier 1974, est nommé le Cardinal James Robert Knox (1914-1983) qui cumule les fonctions de préfet de la CCD et de la Congrégation pour la discipline des sacrements, prélude à une future fusion. Ce même jour, Bugnini écrit une longue lettre à Paul VI12Lettre reproduite en intégralité dans Angelo LAMERI, Annibale Bugnini. Liturgia pastorale et riforma liturgica, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 2023, pp. 22-27., faisant état de difficultés qu’il avait à affronter au sein de la CCD et en dehors. Le ton général de la lettre est très offensif. Il commence par évoquer les critiques, même au sein de la Curie, vis-à-vis de la réforme liturgique dont il minimise, une fois de plus, les abus. Puis, il passe aux attaques qui le visent personnellement : son autoritarisme tyrannique en particulier. Loin de se remettre en question, il y voit plutôt une expression incomprise des qualités nécessaires pour mener à bien les réformes : « sens de l’organisation, du commandement et une certaine ferme volonté d’action ». Au passage, il en profite pour dénigrer les cardinaux Lercaro et Gut, peu impliqués selon lui, et lui laissant tout gérer en pratique. La majeure partie de la lettre est ensuite consacrée aux problèmes internes à la CCD, problèmes relationnels qu’il attribue, d’une manière très acerbe, au sous-secrétaire Virgilio Noè. Bugnini se présente, lui, comme patient et prêt à encore supporter, si telle est la volonté de Paul VI, celui qu’il qualifie de « mauvais “génie” du card. Gut, et plus encore du card. Tabera », « ambitieux et semeur de discorde », et même bipolaire, pour employer notre langage contemporain. Bugnini termine en se mettant en avant avec beaucoup d’aplomb :

Quant à moi, je suis convaincu : que, par l’expérience et la connaissance que j’ai acquises en ces années, il me semble pouvoir encore rendre quelque service à l’Église dans le domaine de la liturgie ; que le moment actuel de la réforme, avec le passage de la phase législative à la phase opérationnelle dans les divers pays, requiert une continuité d’action et de vues, claire, précise, ferme ; que, étant le seul survivant parmi ceux qui se sont engagés responsablement dans la réforme, je peux apporter une contribution efficace à cette réalisation. (…)

Mais si, malgré cela, on estime que ma présence ici, au lieu de favoriser, fasse obstacle au plus grand bien de l’Église et des âmes, Votre Sainteté n’a qu’à m’en faire signe. J’aime l’Église, j’aime les âmes et j’aime mon sacerdoce plus que toute autre chose au monde, et je suis prêt à aller partout où je pourrai exercer mon sacerdoce jusqu’au dernier de mes jours.

Son sens de l’obéissance sera testé l’année suivante, mais pour l’heure, Bugnini est confirmé dans sa charge de secrétaire, Noè dans sa charge de sous-secrétaire.

Le 20 juin 1974, Paul VI reçut encore Mgr Bugnini et lui dédia un exemplaire de l’exhortation Marialis cultus avec une dédicace autographe : « en esprit de reconnaissance pour votre œuvre en faveur de la sainte liturgie » : était-ce un adieu ? Bugnini, qui avait si souvent rencontré le pape, n’eut plus aucun entretien avec lui, pas même au moment où on lui retira sa charge.13MARTIMORT, Mirabile, p. 229-230.

L’année 1974 est marquée par la composition de nouvelles prières eucharistiques pour les enfants et pour la réconciliation. Au terme de nombreux échanges entre la CCD, la Secrétairerie d’État représentant Paul VI, la Congrégation pour la Foi, et celle des Sacrements, cinq nouvelles prières eucharistiques sont approuvées puis publiées à l’automne14BUGNINI, La réforme, pp. 512-519.. Mais Bugnini est de plus en plus contesté au sein de la Curie :

Le 22 avril 1975, la Secrétairerie d’État envoya à la CCD une note assez sévère, insistant sur la procédure prévue par le règlement de la Curie, lui rappelant qu’elle ne doit faire appel pour ses travaux qu’aux consulteurs régulièrement nommés et réitérant les normes auxquelles doivent répondre les prières eucharistiques.15MARTIMORT, Mirabile, p. 230.

Le problème des prières eucharistiques “sauvages”, produites en Belgique et en Hollande en particulier, était finalement traité, probablement en même temps que le sort de Bugnini, le 19 juin 1975 lors de la réunion ordinaire de la CCD, ne comprenant que les cardinaux présents à Rome.

Le 8 juillet, le Cardinal Knox vient trouver Bugnini alors qu’il est en cure à Fiuggi, pour lui demander de réviser le document scellant la fusion des Congrégations pour le culte divin et pour les Sacrements, mais il ne lui signifie pas clairement qu’il ne sera pas reconduit au poste de secrétaire. Le 11 juillet est publiée la constitution apostolique Constans nobis studium16AAS, vol. 67, 1975, pp. 297-305., créant la Congrégation pour les Sacrements et le Culte Divin ; Monseigneur Antonio Innocenti (1915-2008), jusque là secrétaire de la Congrégation pour les sacrements, en est nommé secrétaire. Le 14 juillet, Monseigneur Benelli transmet à Bugnini en mains propres sa lettre de nomination comme Nonce en Uruguay, au nom de la Secrétairerie d’État, lui indiquant sa non reconduction comme secrétaire de la nouvelle Congrégation. « Promoveatur ut amoveatur », cette nomination était objectivement une promotion pour Bugnini, mais elle manifestait une volonté de l’éloigner de Rome. Sa réaction est vive :

Vous liquidez comme ça un travail de tant d’années ? Je ne connais pas la langue espagnole et je n’ai aucune idée du milieu diplomatique. Vous voulez m’envoyer mourir là-bas ? «Non ! lui répondit Mgr Benelli. Mais il vaut mieux que vous alliez là-bas, loin, ainsi on ne vous verra plus. »17BUGNINI, Memorie, p. 79.

Début 1974, Bugnini avait déjà craint d’être écarté, mais il avait été reconfirmé à son poste sans pour autant que cessent les tensions avec la Secrétairerie d’État et la Congrégation pour la Foi. La publication des livres liturgiques réformés était bien avancée. La volonté de Paul VI était manifestement de stabiliser la réforme liturgique en délaissant la méthode de travail du Consilium qui était désormais inadaptée, pour retrouver un régime plus conforme aux normes de la Curie romaine :

Pour un travail de ce genre, Mgr Annibale Bugnini n’apparaissait pas comme la personne la plus adaptée. Son caractère passionné, sa méthode de travail “autoritaire”, le désir d’arriver vite à des conclusions au prix d’ignorer les procédures, pour accéder directement au Pape, ne jouaient pas en sa faveur comme candidat au secrétariat du nouveau dicastère.18Angelo LAMERI, Annibale Bugnini, op. cit. en note 178, pp. 29-30.

Ces éléments sont nettement suffisants pour expliquer la mise à l’écart de Bugnini. Quant à lui, enfermé dans ses convictions, il voit cette éviction uniquement comme le résultat d’attaques personnelles :

Dans un état psychologique et physique angoissé, je perdis beaucoup de temps dans une recherche “frénétique” d’une explication de ce qui s’était passé. Je ne la trouvai que dans les intrigues de cour, dans l’inimitié jurée et publique du card. Šeper, du sous-secrétaire Mgr Noè, dans l’accusation gratuite, de la part des ennemis de la réforme, d’appartenir à la franc-maçonnerie.19BUGNINI, Memorie, p. 81.

Bugnini franc-maçon : histoire d’un récit

Cette dernière accusation, sans cesse renouvelée dans les milieux “traditionalistes”, mérite un examen particulier. Elle apparaît comme une rumeur au sein de la Curie romaine et auprès de Paul VI au printemps 1975, de manière assez confidentielle puisque Bugnini n’en est pas encore informé. Le Cardinal Noè témoignera d’une discussion qu’il a eu avec Paul VI sur le sujet, avant la nomination de Bugnini comme Nonce, et au terme de laquelle Paul VI se voit rassuré à propos de ces “accusations calomnieuses”20P. Mario LESSI ARIOSTO SJ, Il Card. Virgilio Noè maestro et cultore delle liturgia (1922-2011) , Todi, Tau editrice, 2022, pp. 221-222. : il n’est question que d’une rumeur, mais suffisamment importante pour que Paul VI s’en préoccupe.

Bugnini est informé de cette accusation en août ou septembre, par l’intermédiaire de Don Gino Belleri, qui faisait office de secrétaire au Cardinal Silvio Oddi (1910-2001). Bugnini et Oddi se rencontrent en octobre :

Le Cardinal me dit, mot pour mot, qu’il avait vu ma signature authentique sur le document d’affiliation à la franc-maçonnerie. Il me révéla que la maçonnerie me versait un demi-million par mois, et que, par la réforme liturgique, j’aurais eu pour but de renverser l’Église de l’intérieur.21BUGNINI, Memorie, p. 95.

Derrière la rumeur, un dossier aurait donc circulé au sein de la Curie, mais rien ne permet d’établir son authenticité, ni qu’il a été porté devant Paul VI. Les pièces citées paraissent elles-mêmes peu crédibles, notamment la somme allouée qui était plutôt importante pour l’époque, et qui aurait dû se vérifier dans le train de vie de l’accusé. Le Cardinal Oddi semble convaincu par les dénégations de Bugnini à ce sujet, et en fait part rapidement à la Secrétairerie d’État. Le 22 octobre, Bugnini écrit directement à Paul VI :

Je n’ai jamais été intéressé par la franc-maçonnerie. Je ne sais pas ce qu’elle est, ce qu’elle fait, ni quels sont ses objectifs. Depuis 50 ans, je vis ma vie religieuse, depuis 41 le sacerdoce, depuis 26 ans je ne connais que l’étude, mes appartements et le bureau : depuis 11, seulement mes appartements et mon bureau. Je suis né dans la pauvreté et je vis pauvrement… Tous ont pu constater que, depuis 11 ans, je prends les transports publics pour me rendre au bureau. Je vis avec ma communauté dans deux petites pièces, qui à peine contiennent les choses les plus essentielles.22BUGNINI, La réforme, p. 114.

Fin novembre 1975, l’accusation apparaît dans un hebdomadaire italien, dans lequel il est question d’un “dossier” remis à Paul VI23BUGNINI, La réforme, note 103, p. 113. : le récit du “dossier” commence à prendre forme à ce moment. Puis il faut attendre le 27 mars 1976, après le départ de Bugnini pour l’Iran, pour voir Monseigneur Lefebvre transformer l’accusation en une affirmation catégorique :

Lorsqu’on apprend à Rome que celui qui a été l’âme de la réforme liturgique est un franc-maçon, on peut penser qu’il n’est pas le seul.24Lettre aux amis et bienfaiteurs, n°10, citée par CHIRON, Bugnini, p. 196.

Cette affirmation est reprise dans les mois suivants par Tito Casini dans son ouvrage Nel Fumo di Satana, par Jean Madiran dans le supplément-voltigeur de sa revue Itinéraires, par Don Luigi Villa dans Chiesa Viva,et Don Francesco Putti dans Sì sì No no25CHIRON, Bugnini, p. 197..

Le 19 juillet 1976, Bugnini écrit de nouveau à Paul VI pour nier une quelconque appartenance à la franc-maçonnerie26BUGNINI, Memorie, p. 100.. Selon Monseigneur Tissier de Mallerais, témoin de cette époque et biographe de Monseigneur Lefebvre : « en 1976, circulait une correspondance apocryphe de Bugnini avec un prétendu grand-maître »27Bernard TISSIER DE MALLERAIS, Marcel Lefebvre, une vie, Étampes, Clovis, 2002, p. 417.. En juillet 1976 encore, le numéro 12 du Bulletin de l’Occident Chrétien dresse une liste de prélats présumément franc-maçons, reprise en Italie, le 10 août, dans la revue Panorama : Bugnini s’y voit attribué le matricule 1365/75, le surnom “Buan”, et sa date d’affiliation, le 23 avril 1963. Aucun document n’est apporté pour donner crédit à cette liste et étayer ces accusations. Le 1er octobre, Bugnini fait publier dans un bulletin français assez confidentiel, Magistère- information, la déclaration suivante :

Mgr A. Bugnini laisse au Saint-Siège le soin de le défendre, s’il le juge utile ; mais il nie catégoriquement avoir jamais eu le moindre rapport, de près ou de loin, avec la franc-maçonnerie ou toute autre société de ce genre.28CHIRON, Bugnini, p. 198.

Le 8 octobre, le Figaro reprend ces propos. Enfin, l’Osservatore Romano réagit le 10 octobre 1976 :

Aucun des prélats du Vatican indiqués n’a jamais eu affaire avec la franc-maçonnerie.

La liste de Panorama est reprise et légèrement augmentée dans l’Osservatore Politico de Carmine “Mino” Pecorelli le 12 septembre 1978, toujours sans aucun document justificatif.

En 1980, Michael Davies (1936-2004), figure de l’opposition à la nouvelle messe, évoque sa propre enquête dans les milieux romains :

Un prêtre romain de la plus haute réputation entra en possession de ce qu’il considérait comme une preuve établissant que Mgr Bugnini était franc-maçon. Il fit remettre cette information [pas dossier] à Paul VI, par l’intermédiaire d’un cardinal, avec l’avertissement que, si aucune mesure n’était prise immédiatement, il serait tenu en conscience de rendre l’affaire publique. Mgr Bugnini fut alors renvoyé et toute sa congrégation fut dissoute. [Ce qui est faux, comme nous l’avons vu. Bugnini avait été nommé Nonce, et la Congrégation du Culte Divin avait été fusionnée avec celle des Sacrements, fusion prévue depuis plus d’un an auparavant. ]

Afin de vérifier cela, j’ai établi un contact avec le prêtre en question, par l’intermédiaire d’un ami commun, un prêtre italophone qui est un savant de réputation internationale. Je lui ai demandé s’il était possible de publier des détails sur les preuves remises au pape, et j’ai reçu la réponse suivante : « Je regrette de ne pouvoir accéder à votre demande. Le secret qui doit entourer la dénonciation (en conséquence de laquelle Mgr Bugnini a dû partir !) est “top secret” et doit le rester. Pour de nombreuses raisons. Le seul “fait” que le monsignore susmentionné ait été immédiatement démis de sa charge suffit. Cela signifie que les “arguments” étaient plus que convaincants. »29Michael DAVIES, Pope Paul’s New Mass, The Angelus Press, 1980, ch. XXIV.

Tous les intervenants sont anonymes, mais on insiste sur leur “réputation” pour renforcer la crédibilité du témoignage. Les documents demeurent inaccessibles parce qu’ils seraient “top secret”, mais leur valeur est tenue pour acquise parce que Bugnini a été écarté : le résultat sert de preuve à la véracité des documents soi-disant fournis, et donc de caution à l’accusation. Aucune explication alternative à la mise à l’écart de Bugnini n’est envisagée. Cependant, Michael Davies conclut avec lucidité :

Les faits que j’ai pu établir ne constituent pas la preuve que l’archevêque Bugnini était franc-maçon.

Bien qu’il soit juste de qualifier l’archevêque Bugnini de grand architecte de la révolution liturgique qui a détruit le rite romain, la justice exige que la responsabilité de cette révolution incombe pleinement au pape Paul VI.

En 1984, paraît une version romanesque du récit dans l’ouvrage de Piers Compton, The Broken Cross — The Hidden Hand in the Vatican. En 1975, après une réunion, un dominicain (possible confusion avec les initiales “O. P.” de l’Osservatore Politico ?) remarque une mallette oubliée et l’ouvre afin d’en identifier le propriétaire. Il écarte d’abord les papiers ordinaires relatifs au travail de commission, puis tombe sur une chemise contenant des lettres. C’est là qu’il trouve l’élément “accablant” : les lettres n’étaient pas adressées à “Son Excellence” Annibale Bugnini, mais à “Frère Bugnini” ; et les signatures, ainsi que les lieux d’origine, laissaient entendre qu’elles provenaient de dignitaires de sociétés secrètes à Rome30Piers COMPTON, The Broken Cross - The Hidden Hand in the Vatican, Cranbrook, Veritas Publishing, 1984, pp. 60-61..

En 1992, la revue 30 Giorni (11 novembre, pp. 30-35) rapporte que le commandant général des carabiniers, le général Enrico Mino (1915-1977), aurait été sollicité en 1975 et 1977, respectivement par Mgr Benelli puis par le cardinal Siri, afin d’authentifier la liste publiée par Panorama ; Mino aurait alors déclaré être convaincu de sa véracité. Toutefois, cet article ne fournit aucun élément permettant de contrôler ce témoignage, Mino étant mort 15 ans auparavant. De plus, ce récit contredit les autres traditions narratives, qui ne font pas état d’une expertise de la liste Panorama mais évoquent des documents visant Bugnini uniquement. Enfin, ce récit se heurte à une autre difficulté : la liste mettait en cause le cardinal Villot, supérieur direct de Mgr Benelli, et pourtant Villot demeura en fonctions.

En 2019, Franco Adessa publie des lettres qui lui auraient été transmises par Don Luigi Villa31Dans Chiesa Viva, n°528 (juillet-août 2019), pp. 2-4.. Cette correspondance entre Bugnini et la franc-maçonnerie est présentée comme issue de la fameuse mallette, mais sa provenance et son authenticité demeurent invérifiables. La qualité des fac-similés est très mauvaise, mais la typographie semble renvoyer aux années 1970. Le style épistolaire ne ressemble pas à celui qu’on trouve dans les lettres authentifiées de Bugnini. En outre, ces lettres, datées entre 1964 et 1973, se présentent comme un scénario trop parfait (mission donnée, puis réalisation point par point) correspondant exactement aux critiques formulées contre les réformes liturgiques. Toutes les informations vraies qui s’y trouvent pouvaient être connues par ailleurs. On peut y déceler des erreurs, comme le prétendu antagonisme entre Bugnini et Antonelli32Voir, par exemple, les paroles de louange de Bugnini à l’occasion de la consécration épiscopale d’Antonelli (19 mars 1966), dans GIAMPIETRO, Antonelli, pp. 48-49., et la prétendue proximité entre Bugnini et Noè, dont le nom est cité parce qu’il apparaît sur la liste de Panorama. Il y a donc tout lieu de penser qu’il s’agit de la correspondance apocryphe évoquée plus haut.

En 2020, dans une recension du livre Infiltration de Taylor R. Marshall33Taylor R. MARSHALL, Infiltration : The plot to destroy the Church from within, Manchester (New Hampshire), Sophia Institute Press, 2019., Kevin J. Symonds34Dans Mass of Ages, Issue 204 (Summer 2020), London, The Latin Mass Society, p. 41. cite un échange qu’il a eu avec le P. Brian Harrison O. S., qui, trente ans après, dans un récit qui présente des marques de recomposition, fait état d’une soirée dans laquelle Michael Davies identifiait le Cardinal Dino Staffa (1906-1977) comme ayant porté, en 1974 (erreur chronologique), le dossier devant Paul VI, après l’avoir fait authentifier par les carabiniers de Rome (réintroduction des données de l’article de 30 giorni).

Le récit de la rumeur et sa version romancée, de tendance conspirationniste, ont ainsi circulé jusqu’à nos jours de diverses manières, avec plus ou moins de détails fondés, au mieux, sur des témoignages tardifs de seconde ou troisième main, sans aucune pièce contrôlable. Ces éléments nous amènent à conclure qu’il est historiquement certain qu’une rumeur au sein de la Curie romaine accusant Bugnini d’appartenance à la franc-maçonnerie est parvenue jusqu’à Paul VI. Mais le fait que cette rumeur ait été crue et véhiculée par certains membres de la Curie ne prouve en rien sa véracité intrinsèque. De son côté, Bugnini n’en a jamais fait un mystère, et a toujours nié cette allégation, vigoureusement et jusqu’à sa mort. Après fuite dans la presse et faute de recul historique, cette accusation s’est présentée comme un récit explicatif de la mise à l’écart de Bugnini, et comme un argument ad hominem contre les réformes liturgiques, surtout après que Monseigneur Lefebvre se fut emparé de cette nouvelle en présentant Bugnini comme certainement franc-maçon. L’accusation s’est ensuite peu à peu mythifiée, se transformant en un récit typiquement conspirationniste. Le personnage de Bugnini est alors construit comme un infiltré au service de la franc-maçonnerie, chargé de saper la liturgie catholique de l’intérieur : puisque, de fait, Bugnini a contribué à ce travail de sape, on se dispense d’une enquête sérieuse au sujet de cette grave accusation.

Par conséquent, puisqu’aucune pièce contrôlable ne vient établir l’accusation, et que sa transmission relève d’un récit polémique sans vérification possible, il faut considérer l’affiliation maçonnique de Bugnini comme non prouvée. La présenter comme un fait certain constitue de soi une calomnie. Enfin, cette accusation n’a pas sa place dans le cadre d’une critique rigoureuse et objective des réformes liturgiques dirigées par Bugnini et approuvées par Paul VI.

Pro-nonce en Iran35CHIRON, Bugnini, pp. 201-209. BUGNINI, Memorie, pp. 111-187.

En juillet 1975, Bugnini n’avait donc pas été disgracié à strictement parler : il avait plutôt été écarté de tout ce qui se rapportait à la réforme liturgique pour être promu à un poste, de soi honorable, de Nonce en Uruguay. S’il avait accepté immédiatement cette nomination, il y aurait probablement eu moins de spéculations à son sujet, spéculations causées par six mois de mise à l’écart volontaire de sa part. Le 14 juillet, le jour même de sa nouvelle nomination, il adresse une lettre de refus au Cardinal Villot36Lettre reproduite dans Angelo LAMERI, Annibale Bugnini, op. cit. en note 178, pp. 31-32. en reprenant et développant les arguments déjà donnés à Monseigneur Benelli : expérience diplomatique nulle, méconnaissance de la langue espagnole, vie diplomatique ne correspondant pas à sa vie religieuse très réglée (“couché à 21h, levé à 5h”), et son âge de 63 ans, déjà avancé pour s’adapter à ces nouvelles conditions. Puis il critique le nouvel organigramme, estimant comme “une erreur de changer les hommes et les systèmes à mi-chemin” de la fin de la réforme liturgique. Bugnini prit donc ses affaires, refusa catégoriquement de superviser le transfert de ses anciens bureaux vers de nouveaux locaux, et se mura dans le silence. C’est pendant ce retrait qu’il commença à rassembler documents et souvenirs, et à rédiger son grand ouvrage sur l’histoire de la réforme liturgique.

Au début de décembre, l’essentiel du travail était achevé. Ce fut alors que Mgr Benelli m’appela et me dit qu’il y avait un poste libre où l’on parlait français, l’Iran, et il me proposa de l’accepter, au nom du Saint-Père.37BUGNINI, Memorie, p. 82.

Bugnini accepta, et sa nomination fut publiée le 5 janvier 1976. Le 3 février il s’envole vers Téhéran où il est accueilli par Mgr Antonio Franco, secrétaire de la Nonciature. Dès son arrivée, il prend possession de son poste avec méthode, joignant à l’installation protocolaire une volonté de connaissance concrète du terrain religieux :

Je cherchai d’abord à connaître le milieu religieux catholique et je visitai toutes les communautés ecclésiales de Téhéran.38BUGNINI, Memorie, p. 112.

Il visite donc écoles, congrégations, œuvres et communautés de la capitale. Il montre également un intérêt particulier pour l’histoire du catholicisme dans le pays, qui aboutira à la publication d’un livre39Annibale BUGNINI, La Chiesa in Iran, Rome, CLV-Edizioni Vincenziane, 1981, 471 pages.. Côté diplomatie, il est d’abord reçu par le ministre Abbas Ali Khalatbari (1912-1979), puis il présente ses lettres de créance au Shah Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980) le 21 février 197640BUGNINI, Memorie, pp. 114-115., avant de visiter en trois mois la soixantaine d’ambassadeurs accrédités et plusieurs personnalités de premier plan, dont l’Imam Hassan Emami (1903–1981), le Dr Manoutcher Egbal (1909-1977), et la Princesse Chams Pahlavi (1917-1996), convertie au catholicisme depuis 1945.

L’Église catholique en Iran apparaissait alors comme un ensemble morcelé par les rites, les ethnies et les habitudes locales :

Le problème de l’union ou de l’unité, au centre et en périphérie, est le plus grand problème de l’Église iranienne. Le catholique iranien, chaldéen ou arménien, éprouve d’abord son appartenance à son propre peuple, puis seulement à l’Église elle-même.41BUGNINI, Memorie, p. 126.

Bugnini va chercher à lui donner une forme plus unifiée. Le 2 juillet 1977, il obtient du Vatican l’érection du “Conseil des Ordinaires d’Iran” en Conférence épiscopale. Ne comptant que cinq membres, elle se réunit pour la première fois le 24 janvier 1978. Bugnini met lui-même en place un “Bulletin de la Conférence” destiné aux partages des nouvelles et à la promotion de l’unité entre les différentes ethnies.

Dans la même logique, il tente de créer une Union des Religieux d’Iran, qui échoue faute d’intérêt réel. Il met également en place des responsables nationaux pour l’union des chrétiens, les relations avec l’islam, les missions et la “Caritas iraniana42BUGNINI, Memorie, p. 127.. Plus concrètement, il travaille au développement du Centre Saint-Jean pour la catéchèse, dont il contribue à assurer la survie matérielle après un incendie, et qu’il considère comme « peut-être l’œuvre la plus importante pour le christianisme iranien »43BUGNINI, Memorie, p. 123..

D’autre part, dans un pays où les catholiques vivaient au contact de confessions chrétiennes schismatiques et hérétiques, et de l’islam chiite, Bugnini en vient aussi à s’exercer de manière pratique à l’œcuménisme et au dialogue interreligieux :

C’est là un autre domaine que je ne connaissais jusque-là qu’autour d’une table et qu’il me fallut affronter sur le terrain pratique des relations interconfessionnelles.44BUGNINI, Memorie, p. 127.

Sur le plan œcuménique, nous voyons, par exemple, Bugnini entretenir des relations “franches et loyales” avec le patriarche assyrien Mar Dinkha IV (1935-2015) dont il appuie la demande d’audience auprès de Paul VI, demande sèchement refusée suite à un incident diplomatique avec le Vatican45BUGNINI, Memorie, pp. 128-129.. De même, lеs relаtiоns du Nоnсe avec les protestants étaiеnt, selоn ses prоprеs mоts, “tоujоurs eхcеllеntes”46BUGNINI, Memorie, p. 132.. En particulier, il соnsidère le pastеur presbytérien Paul Setо (1918-2004), grande figure du dialogue entre christianisme et islam, cоmme un pаrtenaire аttentif et dévоué, orgаnisаnt avec lui renсоntres еt célébratiоns cоmmunеs, nоtammеnt à Fоrsat еn 1977 et à Téhéran en 197947BUGNINI, Memorie, pp. 132-134..

Sur le plan interreligieux, la visite du cardinal Sergio Pignedoli (1910-1980) en Iran, du 1er au 7 juin 197648BUGNINI, Memorie, pp. 118-122., constitue un événement important, car elle n’est pas une simple visite de courtoisie, mais une tentative de dialogue direct avec l’islam chiite, dans laquelle Bugnini sert d’intermédiaire. Cependant, les rencontres avec les autorités musulmanes, en particulier avec Shariat-Madari à Qom puis avec Taqi Qomi à Téhéran, font vite apparaître les limites de ce dialogue islamo-chrétien. La première rencontre fut laborieuse et tourna en “dialogue de sourds”49BUGNINI, Memorie, p. 119.  ; la seconde se montra moins tendue, mais tout autant infructueuse.

Au-delà de cette démarche interreligieuse, Bugnini interprète l’envoi du cardinal Pignedoli comme un geste de “remords” de la part de Paul VI qu’il rencontrera une dernière fois lors d’une audience, le 7 mars 1977. À cette occasion, il rapporte que Paul VI lui aurait dit : « Vous avez vu que je vous ai aussi envoyé le cardinal Pignedoli ? » et : « Votre place ici est encore vide »50BUGNINI, Memorie, p. 103., lui laissant vainement espérer un retour à Rome.

À partir de 1977, la contestation du régime du Shah Pahlavi prend une ampleur croissante. Le 9 janvier 1978, la répression sanglante d’une manifestation à Qom par les forces de sécurité ne fait qu’aggraver la situation. Les manifestations se multiplient jusqu’au départ du Shah le 16 janvier 1979. Le 1er février, l’ayatollah Khomeiny (1900-1989) revient d’exil, et la République islamique est instaurée en mars. Bugnini porte sur ce mouvement des jugements contrastés. Il exprime son inquiétude devant ce climat de pré-révolution, apportant dans les milieux universitaires un “esprit de révolte et de chauvinisme” qui portait à attaquer les institutions non-islamiques51BUGNINI, Memorie, p. 143.. Mais, dans le même temps, il écrit à un ami :

Nous sommes tellement contents. Ces gens étaient depuis des siècles “contraints”, “étouffés”. Maintenant qu’ils ont pu se défouler en criant pendant huit heures de suite : Abbasso, Evviva, A morte, maintenant ils sont contents. Hier, aujourd’hui, ils étaient détendus, jovials, comme si tout désormais pouvait être résolu. Comme il est vrai que la liberté plaît à tous !52Lettre inédite adressée à Dom Adalbert Franquesa et datée de Noël 1978, citée dans CHIRON, Bugnini, p. 206.

L’instauration de la République islamique le ramènera à la dure réalité de la diplomatie dans un contexte hostile. Le statut de toutes les œuvres catholiques, en particulier des écoles, se trouve fragilisé, et Bugnini doit intervenir auprès du ministère de l’Éducation pour tenter d’en préserver le statut juridique et le fonctionnement53BUGNINI, Memorie, pp. 143-144.. Il intervient aussi à la suite de violences envers les protestants, en portant lui-même une note écrite à l’ayatollah Taleghani (1911-1979) 54BUGNINI, Memorie, p. 133.. À cette occasion, Bugnini montre une certaine naïveté par rapport à l’Islam, en interprètant ces hostilités comme relevant “plutôt d’une confusion entre politique et religion que d’une opposition religieuse”.

Bugnini a traversé cette carrière diplomatique “comme un poisson hors de l’eau”55BUGNINI, Memorie, p. 160., s’appliquant avant tout à la protection des communautés chrétiennes et de leurs œuvres, surtout à partir de cette période révolutionnaire. Très attaché à sa Congrégation des Lazaristes, il souligne son obéissance en s’appropriant les paroles de Saint Vincent de Paul dont il avait publié des pensées56San Vincenzo de Paul. Pensieri, Edizioni Vincenziane, Roma, 1981, 218 pages. :

“Ne rien demander et ne rien refuser”. Agir autrement serait pour saint Vincent “enjamber la Providence”.57BUGNINI, Memorie, p. 190.

Toujours amer dans son exil, il écrit le 25 novembre 1981 :

Tu ne peux imaginer, vue de loin, quelle impression te fait la Rome ecclésiastique et cléricale face aux problèmes humains, sociaux, financiers de ce pays et des compagnies et groupes étrangers restés ici, à moitié emprisonnés et à moitié “ruinés”. Il faut vivre le drame de chaque jour, de communautés religieuses menacées sans miséricorde par le fanatisme islamique impétueux et arrogant.58BUGNINI, Memorie, p. 190.

En avril 1982, il demande au Secrétaire d’État, le cardinal Casaroli (1914-1998), de pouvoir se retirer du service diplomatique, mais cela lui est refusé au regard de la situation en Iran et de sa connaissance du terrain59BUGNINI, Memorie, p. 191.. De passage à Rome pour régler des problèmes de santé, Bugnini meurt à la clinique Pio XI, suite à une embolie, le 3 juillet, alors qu’il venait de fêter ses 70 ans60CHIRON, Bugnini, p. 208..

Conclusion

Quelques jours après sa mort, le Père Gottardo Pasqualetti, fidèle disciple et secrétaire de Bugnini, écrit à Dom Franquesa :

Son corps repose maintenant dans le cimetière de son village natal. Sur la pierre tombale, l’inscription qu’il a voulue résume l’idéal qui a dominé son existence : Liturgiæ amator et cultor.61Lettre inédite du 7 juillet 1982, citée dans CHIRON, Bugnini, p. 208.

“Ami fervent et serviteur de la liturgie”, c’est ce que Bugnini a prétendu être jusqu’à la fin. Sa vie est tellement liée à son action sur la liturgie que l’on a relativement peu d’éléments sur sa dimension plus personnelle. Nous avons pu y déceler les traits d’un caractère passionné, sujet à l’auto-satisfaction, autoritaire dans la direction du Consilium pour la réforme liturgique, parfois manipulateur pour arriver à ses fins, très acerbe face à ses contradicteurs.

Considérant la réforme liturgique comme une mission reçue de Paul VI, il ne prétendait qu’obéir à l’Église, comme en témoigne l’autre inscription qu’il a voulue sur sa tombe : “Servì la Chiesa”, j’ai servi l’Église. Ainsi, jusqu’à la fin, selon Pasqualetti, il s’est considéré comme :

le fidèle exécuteur de la volonté de Paul VI et du concile. De là venait sa conviction d’avoir bien agi, même s’il admettait que “la perfection n’est pas de ce monde” : « Ce que j’ai fait dans le domaine de la liturgie a été une grande tâche. Je suis heureux de l’avoir fait, et si je devais recommencer, je ferais encore la même chose et de la même façon. J’ai essayé de suivre les “chemins” de Dieu » (février 1982, 10ème anniversaire de son ordination).62BUGNINI, La réforme, p. 11.

Cependant, au-delà de ces bonnes intentions affichées par le Père Bugnini, son action liturgique doit être jugée d’après ses principes, ses méthodes et ses effets. De ces éléments il faut conclure à un jugement plus sévère que le Père Antonelli a résumé avec une particulière lucidité :

Je pourrais dire beaucoup de choses de cet homme. Je dois ajouter qu’il a toujours été soutenu par Paul VI. Je ne voudrais pas me tromper, mais la lacune la plus remarquable chez le Père Bugnini, c’est le manque de formation et de sens théologique. C’est un manque, et même une grave lacune, car dans la liturgie, chaque parole et chaque geste traduisent une idée, qui est une idée théologique. J’ai l’impression que l’on a beaucoup concédé, surtout en matière de sacrements, à la mentalité protestante. Non que le Père Bugnini ait élaboré lui-même ces concepts, non, pas du tout, il ne les a pas créés, mais il s’est servi de beaucoup de monde pour parvenir à ce résultat. Ainsi, et je ne sais pas pourquoi, il a introduit dans le travail, qui lui était imparti, des gens habiles et de tendances théologiques progressistes.63GIAMPIETRO, Antonelli, pp. 362-363.

Notes

  1. AAS, vol. 58, 1966, p. 676.
  2. AAS, vol. 59, 1967, pp. 885-928.
  3. François-Régis DUCROS, Une réforme parmi les réformes de la Curie dans l’histoire : approches historiques, dans L’Année canonique, Tome LXII, Paris, Letouzey et Ané, 2022, p. 106.
  4. AAS, vol. 59, 1967, p. 905.
  5. MARINI, I primi passi, p. 242.
  6. AAS, vol. 61, 1969, pp. 297-305.
  7. AAS, vol. 61, 1969, p. 352.
  8. Voir Aimé-Georges MARTIMORT, L’histoire de la réforme liturgique à travers le témoignage de Mgr Annibale Bugnini, dans MARTIMORT, Mirabile, pp. 227-228.
  9. MARINI, I primi passi, note 69, p. 245.
  10. MARTIMORT, Mirabile, p. 228.
  11. Notitiæ, n°88 (décembre 1973), pp. 395-399.
  12. Lettre reproduite en intégralité dans Angelo LAMERI, Annibale Bugnini. Liturgia pastorale et riforma liturgica, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 2023, pp. 22-27.
  13. MARTIMORT, Mirabile, p. 229-230.
  14. BUGNINI, La réforme, pp. 512-519.
  15. MARTIMORT, Mirabile, p. 230.
  16. AAS, vol. 67, 1975, pp. 297-305.
  17. BUGNINI, Memorie, p. 79.
  18. Angelo LAMERI, Annibale Bugnini, op. cit. en note 178, pp. 29-30.
  19. BUGNINI, Memorie, p. 81.
  20. P. Mario LESSI ARIOSTO SJ, Il Card. Virgilio Noè maestro et cultore delle liturgia (1922-2011) , Todi, Tau editrice, 2022, pp. 221-222.
  21. BUGNINI, Memorie, p. 95.
  22. BUGNINI, La réforme, p. 114.
  23. BUGNINI, La réforme, note 103, p. 113.
  24. Lettre aux amis et bienfaiteurs, n°10, citée par CHIRON, Bugnini, p. 196.
  25. CHIRON, Bugnini, p. 197.
  26. BUGNINI, Memorie, p. 100.
  27. Bernard TISSIER DE MALLERAIS, Marcel Lefebvre, une vie, Étampes, Clovis, 2002, p. 417.
  28. CHIRON, Bugnini, p. 198.
  29. Michael DAVIES, Pope Paul’s New Mass, The Angelus Press, 1980, ch. XXIV.
  30. Piers COMPTON, The Broken Cross - The Hidden Hand in the Vatican, Cranbrook, Veritas Publishing, 1984, pp. 60-61.
  31. Dans Chiesa Viva, n°528 (juillet-août 2019), pp. 2-4.
  32. Voir, par exemple, les paroles de louange de Bugnini à l’occasion de la consécration épiscopale d’Antonelli (19 mars 1966), dans GIAMPIETRO, Antonelli, pp. 48-49.
  33. Taylor R. MARSHALL, Infiltration : The plot to destroy the Church from within, Manchester (New Hampshire), Sophia Institute Press, 2019.
  34. Dans Mass of Ages, Issue 204 (Summer 2020), London, The Latin Mass Society, p. 41.
  35. CHIRON, Bugnini, pp. 201-209. BUGNINI, Memorie, pp. 111-187.
  36. Lettre reproduite dans Angelo LAMERI, Annibale Bugnini, op. cit. en note 178, pp. 31-32.
  37. BUGNINI, Memorie, p. 82.
  38. BUGNINI, Memorie, p. 112.
  39. Annibale BUGNINI, La Chiesa in Iran, Rome, CLV-Edizioni Vincenziane, 1981, 471 pages.
  40. BUGNINI, Memorie, pp. 114-115.
  41. BUGNINI, Memorie, p. 126.
  42. BUGNINI, Memorie, p. 127.
  43. BUGNINI, Memorie, p. 123.
  44. BUGNINI, Memorie, p. 127.
  45. BUGNINI, Memorie, pp. 128-129.
  46. BUGNINI, Memorie, p. 132.
  47. BUGNINI, Memorie, pp. 132-134.
  48. BUGNINI, Memorie, pp. 118-122.
  49. BUGNINI, Memorie, p. 119.
  50. BUGNINI, Memorie, p. 103.
  51. BUGNINI, Memorie, p. 143.
  52. Lettre inédite adressée à Dom Adalbert Franquesa et datée de Noël 1978, citée dans CHIRON, Bugnini, p. 206.
  53. BUGNINI, Memorie, pp. 143-144.
  54. BUGNINI, Memorie, p. 133.
  55. BUGNINI, Memorie, p. 160.
  56. San Vincenzo de Paul. Pensieri, Edizioni Vincenziane, Roma, 1981, 218 pages.
  57. BUGNINI, Memorie, p. 190.
  58. BUGNINI, Memorie, p. 190.
  59. BUGNINI, Memorie, p. 191.
  60. CHIRON, Bugnini, p. 208.
  61. Lettre inédite du 7 juillet 1982, citée dans CHIRON, Bugnini, p. 208.
  62. BUGNINI, La réforme, p. 11.
  63. GIAMPIETRO, Antonelli, pp. 362-363.