Liturgie • Études

Annibale Bugnini — Notes biographiques #2

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La création du Consilium pour l’application de la Constitution sur la sacrée liturgie

Avant même la promulgation du texte conciliaire, Paul VI pense à son application pratique et à une loi provisoire. Le 10 octobre 1963, lors d’une réunion avec les quatre modérateurs du concile, il charge le cardinal Lercaro de préparer un tel document [59]. Lercaro s’adresse à Bugnini qui lui propose rapidement une liste de huit experts qui se réunissent dès le 12 octobre : aucun membre de la SCR ne s’y trouve. Le 21 novembre, le projet de motu proprio Primitiæ [60] avec une instruction pratique est transmis à Paul VI, puis laissé de côté en raison du calendrier des réunions conciliaires.

Dès la promulgation de la constitution sur la liturgie, comme secrétaire de la Commission conciliaire, le P. Antonelli est chargé de préparer un plan général pour la réforme des livres liturgiques. Dans son mémorandum, daté du 19 décembre 1963, le Consilium est conçu comme une commission d’experts, répartis en groupes de travail selon les divers éléments qui composent la liturgie. Il propose une liste de membres et affirme que cette commission ne devrait être dirigée ni par la SCR, ni par la Commission conciliaire, mais par un groupe restreint. Parallèlement, Bugnini est chargé d’une tâche similaire par le cardinal Lercaro à la demande de Paul VI.

Le projet du P. Antonelli revêt un caractère officiel et bien structuré, tandis que celui de Bugnini se présente plutôt sous forme de notes personnelles. Les deux projets s’accordent sur la révision des livres liturgiques et sur la subdivision de la matière, mais ils divergent quant au rôle de la SCR : Antonelli envisage la future commission comme un organe restant sous la tutelle de la SCR, tandis que Bugnini plaide pour une indépendance totale.

On n’a jamais su comment les deux projets ont été accueillis. Toujours est-il que, le 3 janvier 1964, la tâche d’organiser le Consilium fut confiée au P. Bugnini, lequel se mit immédiatement au travail. [66]

Le 13 janvier 1964, par lettre de la Secrétairerie d’État, est créé le Consilium ad exsequendam Constitutionem de Sacra Liturgia. À cet état embryonaire, il ne compte, comme membres, que les cardinaux Larraona, Paolo Giobbe (1880-1972) et Lercaro, et le Père Bugnini, qui est nommé secrétaire, et revient ainsi officiellement dans l’organigramme de la réforme liturgique.

Le 15 janvier, la première réunion a pour objet principal, l’examen de deux projets de motu proprio : l’un proposé par Mgr Felici, secrétaire général du concile, et approuvé verbalement par Paul VI, l’autre émanant de la SCR et du cardinal Larraona. Il est décidé de réunir les deux projets en utilisant l’introduction et la conclusion du premier, et le corps du deuxième, ce à quoi s’affairera Bugnini. Après révision de la secrétairerie d’État et approbation de Paul VI, le texte du motu proprio Sacram liturgiam, daté du 25 janvier, est publié dans l’Osservatore Romano, le 29 janvier, et le surlendemain l’existence du Consilium est révélée, ainsi que les noms de ses membres.

Une vive controverse s’engage alors, car le n° IX de cette première version du motu proprio semblait restreindre l’interprétation de l’article 36 §§3-4 de Sacrosanctum Concilium en soumettant les traductions liturgiques en langue vernaculaire à la confirmation du Saint-Siège. Les protestations du cardinal Lercaro, puis des assemblées épiscopales allemande, autrichienne, et surtout française, sont si pressantes que Paul VI suspend la promulgation du document. Finalement, sur la base de 21 corrections proposées par Bugnini entre le 12 et le 25 février, la version finale est publiée dans les Acta Apostolicae Sedis en mars 1964 [73].

Dans le même temps, la mise en œuvre de Sacrosanctum Concilium suscite une lutte d’influence autour du Consilium, dont la nature et les compétences restaient indéterminées. Le groupe réformateur rassemblé autour du cardinal Lercaro, de Bugnini et de Martimort entendait donner au Consilium une autonomie réelle et un pouvoir décisionnaire [74]. Au contraire, la Sacrée Congrégation des Rites, fidèle à sa fonction canonique de gardienne de la liturgie, considérait cet organisme comme une commission technique appelée à lui fournir études et propositions. Après audience avec Paul VI, le cardinal Larraona confirme cette interprétation par un rescrit du 14 février 1964, adressé à l’épiscopat français, qui plaçait explicitement le Consilium sous la dépendance de la SCR. Le 15 février, chez le cardinal Larraona, a lieu la deuxième réunion du Consilium, pendant laquelle les membres s’accordent à l’unanimité sur une liste d’une cinquantaine de personnes à nommer. Ils fixent également la date de la première assemblée générale au 11 mars suivant, mais chacun esquive la question brûlante de la relation entre le Consilium et la SCR.

La situation reste indécise jusqu’à la lettre du 29 février 1964, signée par le cardinal Amleto Cicognani, Secrétaire d’État, qui définit pour la première fois les attributions du Consilium : coordination des groupes d’étude, préparation d’une Instruction, application de Sacrosanctum Concilium et réponses aux Conférences épiscopales. Le Consilium dépend directement de Paul VI, se trouvant ainsi soustrait à la tutelle de la SRC et aux procédures ordinaires de la Curie romaine. Le 2 mars est officialisée la nomination de ses membres [78], sur la base de la liste validée lors de la réunion du 15 février : 42 membres (51 au final), issus de 26 pays de tous continents, Lercaro et Bugnini en sont nommés respectivement président et secrétaire. Bugnini se réjouit :

À présent, les choses sont plus tranquilles, on commence à travailler sereinement. [79]

Quant au P. Antonelli, il note dans son journal, au 16 mars :

Nous sommes très affligés par le fait que le Consilium s’est approprié un certain nombre de fonctions qui logiquement appartiennent à la Congrégation des Rites : le Consilium est un organe d’étude, la Congrégation un organe de gouvernement. [80]

[59] GIAMPIETRO, Antonelli, p. 300. BUGNINI, La réforme, p. 74. G. LERCARO, Lettere dal Concilio 1962-1965, a cura di Giuseppe Battelli, Bologna, Ed. Dehoniane, 1980, p. 177.
[60] Texte dans Piero MARINI, I primi passi della riforma liturgica del Concilio Vaticano II, Il Consilium ad exsequendam Constitutionem de Sacra Liturgia, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 2024 (ci-après MARINI, I primi passi), pp. 287-295. Bugnini, La réforme, pp. 75-79.
[66] BUGNINI, La réforme, p. 81.
[73] AAS, vol. 56, 1964, pp. 139-144.
[74] Voir le compte-rendu que fait Lercaro à Martimort de son audience du 15 février avec Paul VI, dans Le cardinal Giacomo Lercaro (1891-1976), souvenirs d’un liturgiste, dans MARTIMORT, Mirabile, pp. 384-385. Daté du 27 février, Lercaro y fait part de ses préoccupations sur l’attitude la SCR et du secrétariat général du concile. Marini (I primi passi, p. 87) y voit, à tort, une prise de position de Paul VI sur les compétences du Consilium, alors que l’audience ne traite que du motu proprio et de sa reformulation.
[78] AAS, vol. 56, 1964, pp. 479-480. Bugnini, La réforme, pp. 991-994. MARINI, I primi passi, pp. 90-92.
[79] Lettre du 4 mars 1964 au cardinal G. Lercaro, citée par MARINI, I primi passi, p. 92.
[80] GIAMPIETRO, Antonelli, note 15 p. 306.

Le fonctionnement du Consilium

Bugnini est désormais aux commandes et dispose de toute latitude pour imposer, dans les faits, sa conception de la liturgie. Il met en place un mode de fonctionnement calqué sur celui qu’il avait instauré dans la Commission préparatoire du concile : un secrétariat central dont il tient les rênes, entouré de groupes d’étude chargés chacun d’un secteur particulier de la liturgie, selon l’orientation qu’il entend donner à la réforme. Son influence, difficile à mesurer dans chaque décision concrète, n’en demeure pas moins manifeste en raison de cette position centrale : tout, en effet, passe par ses mains avant d’être examiné, révisé ou soumis au vote.

Pas moins de 439 schemata (projets) seront examinés de 1964 à 1975 par le Consilium puis par la Congrégation pour le Culte divin pour mener à la refonte totale des cérémonies et livres liturgiques.

Organisme tentaculaire avec ses 51 membres, et ses quelques 200 consulteurs et experts, répartis en groupes de travail, chacun dirigé par un rapporteur, le Consilium fonctionnait de la manière suivante :

La commission centrale devait distribuer le travail entre les différents groupes d’étude. Un ouvrage une fois mené à terme, il était aussitôt examiné par la commission des évêques, dont les amendements seraient soumis au jugement de la commission des cardinaux. Le texte issu de cette dernière passait aux conférences épiscopales et, enfin, était soumis au pape pour une approbation définitive.[83]

Chaque groupe avait un relator (rapporteur) chargé de faire le lien avec les autres membres dispersés géographiquement et d’établir un rapport qui serait examiné lors des réunions générales du Consilium. Puis des schemata (projets) étaient élaborés et examinés.[84]

Les consulteurs étaient chargés de préparer les projets qui seraient examinés en session plénière. Ils étaient divisés en un certain nombre de groupes (45 au total) spécialisés dans un domaine propre. Si, pour certains sujets, le groupe de travail était unique (par exemple pour la révision du martyrologe), pour d’autres, il existait plusieurs groupes qui se répartissaient les tâches. Par exemple, neuf groupes travaillèrent à la réforme du bréviaire, sous la direction effective du chanoine Martimort (qui était aussi consulteur dans trois autres groupes de travail). La révision de l’Ordo missæ, dirigée par Mgr Wagner, de l’institut liturgique de Trêves, sera répartie entre sept groupes de travail : Ordinaire de la messe, Lectures bibliques à la messe, Prière universelle, Messes votives, Chants à la messe, Structure générale de la messe, Concélébration et communion sous les deux espèces.[85]

Les pouvoirs du Consilium sont conséquents et lui permettent d’autoriser des expériences liturgiques pour en obtenir des retours et remodeler les projets :

On put tirer profit d’expériences qui, tout en soulevant quelque plainte ou difficulté, ont permis de policer et d’enrichir les schémas sur la base de réalités singulières avant de les donner à toute l’Église en guise de pratique universelle.[86]

Bugnini s’exprime en détail sur ces expérimentations. D’abord, il se réfère aux numéros 40 et 44 de Sacrosanctum Concilium pour les justifier. Ensuite, il y fustige les expérimentations privées non-autorisées en renvoyant à son propre article de l’époque, « Où va la liturgie ? » dans lequel il s’alarme :

Bien souvent, en matière de liturgie, on entend dire des choses étonnantes ; dans les revues et les journaux, on lit des choses étonnantes ; sur les photographies, on voit des choses étonnantes ; dans les conférences, les déclarations, les discussions, on dit des choses étonnantes. (…) Où vas-tu, liturgie ? Ou plutôt : où conduisez-vous la liturgie, ô spécialistes de la liturgie ou de la pastorale ? La voie sûre, lumineuse, confortable et spacieuse du renouveau est indiquée par l’Église, par le Pasteur suprême ; toute autre voie est fausse.[89]

Puis il met en avant les diverses mises au point du Consilium, tout en minimisant l’intensité et la fréquence des expérimentations non-conformes. Cela lui permet de pointer du doigt les anti-réformistes :

En réalité, c’était le cheval de bataille et le prétexte de ceux qui ne voulaient pas de la réforme liturgique. Ils s’appuyaient sur des abus délibérément amplifiés pour affirmer que la réforme était mauvaise et inacceptable, et qu’elle-même était cause d’indiscipline.[90]

De fait, par le biais d’expérimentations très réformistes, toutes les nouveautés s’imposeront rapidement dans la pratique, avant même les réformes officielles, qui seront présentées comme une voie équilibrée entre l’anarchie et le fixisme liturgiques. Dans ce sens, Bugnini put s’appuyer sur les conférences épiscopales [91], dont l’action collective exerçait un effet d’entraînement sur la majorité des évêques. Celles-ci se montrèrent particulièrement actives pour promouvoir l’usage des langues vernaculaires dans la liturgie — généralisé dès 1965 avec l’approbation de Paul VI — ainsi que la pratique de la concélébration.

La communication sur les réformes n’est pas laissée de côté. En 1965, la revue Notitiæ est créée comme organe officiel du Consilium, avec pour buts principaux d’en favoriser la vie interne, de publier et commenter les documents officiels, d’informer les commissions liturgiques nationales et les centres d’étude, de rendre compte des progrès de la réforme, et d’en accompagner la mise en œuvre. En outre, Bugnini interviendra fréquemment dans l’Osservatore Romano pour commenter et justifier les réformes liturgiques.

[83]  BUGNINI, La réforme, p. 80.
[84]  CHIRON, Bugnini, p. 121.
[85]  CHIRON, Bugnini, p. 120.
[86]  BUGNINI, La réforme, p. 88, et pp. 285-289 pour les normes.
[89]  BUGNINI, La réforme, pp. 279-280.
[90]  BUGNINI, La réforme, p. 280.
[91]  L’existence juridique officielle des conférences épiscopales a été établie par le décret de Vatican 2 Christus Dominus, approuvé par Paul VI le 28 octobre 1965 (AAS, vol. 58, 1966, pp. 673-696).

Les observateurs protestants

Puisque cela est souvent mis en avant, il nous faut signaler la nomination de six observateurs protestants de différents horizons approuvée par la secrétairerie d’État et par la S. Congrégation pour la Doctrine de la Foi le 23 août 1966, à la demande des anglicans relayée auprès de Paul VI par le Cardinal Lercaro. Selon Bugnini :

Ces « observateurs » n’avaient d’autre rôle que, précisément, celui d’« observer ». Leur présence aux réunions du Consilium était d’une incomparable discrétion. Aucun d’eux n’intervint jamais dans une discussion ni ne demanda la parole.[96]

Il nie également de manière explicite leur implication dans la composition des nouvelles prières eucharistiques.

Au contraire, dans une interview de 1967, William Baum (1926-2015), expert œcuméniste à Vatican 2, puis évêque et cardinal, affirme, mais sans donner d’exemples concrets :

Ils ne sont pas là, simplement en tant qu’observateurs, mais aussi en tant que consultants et ils participent pleinement aux discussions sur la réforme liturgique catholique. À quoi bon être là simplement pour écouter ? Ils ont apporté leur contribution.[98]

De manière explicite et officielle, l’avis de ces observateurs n’a été sollicité qu’une fois au sujet du cycle des lectures de la messe. En outre, l’implication du pasteur Max Thurian, à titre de consultant, est attestée en ce qui concerne la réforme du Bréviaire [100]. En réalité, tant dans la confection des textes à approuver, que dans l’approbation de ces textes par le Consilium, l’influence de ces protestants ne pouvaient être que limitée, comme le fait remarquer Yves Chiron :

Ces 6 « observateurs » étaient d’origine diverse, représentants de communautés chrétiennes qui en matière liturgique avaient des conceptions et des pratiques très différentes. Qui plus est leur nombre restreint empêchait qu’ils jouent un rôle déterminant dans des sessions plénières qui réunissaient des dizaines de membres et de consulteurs.[101]

[96] BUGNINI, La réforme, p. 223.
[98] Cité dans CEKADA, La Messe de Paul VI, p. 95.
[100] E. J. LENGELING, Les options générales de la nouvelle Liturgie des Heures, dans La Maison Dieu, n°105, Paris, éditions du Cerf, 1971, p. 12. Voir également BUGNINI, La réforme, p. 224, note 281.
[101] CHIRON, Bugnini, p. 188.

Bugnini et Paul VI

Dans le travail de synthèse des réformes proposées, Bugnini dit agir en collaboration étroite et directe avec Paul VI :

Combien d’heures ai-je vu passer avec lui, le soir, en étudiant les nombreux dossiers, souvent épais, empilés sur son bureau ! Il lisait et considérait, ligne par ligne, mot par mot, annotant tout en encre noire, rouge ou bleue, critiquant si nécessaire, avec sa dialectique capable de réduire dix questions à un seul point.[102]

Cependant, il n’est pas exclu qu’il impose ses vues à Paul VI. Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991) rapporte ces propos du Cardinal Amleto Cicognani (1883-1973), Secrétaire d’État de Paul VI :

Le Père Bugnini peut se rendre dans le bureau du Saint-Père et lui faire signer tout ce qu’il veut ![103]

Dans l’autre sens, il arrive à Bugnini de forcer les votes des membres du Consilium en présentant comme impératives les éventuelles remarques de Paul VI. Cela est attesté par une lettre de Monseigneur Giovanni Benelli (1921-1982) [104], alors substitut à la Secrétairerie d’État, ou encore par le Père Louis Bouyer (1913-2004), qui faisait partie des experts attachés au Consilium depuis 1966 :

À différentes reprises, soit à propos du sabordage de la liturgie des défunts, soit encore dans cette incroyable entreprise d’expurger les psaumes en vue de leur utilisation dans l’Office, Bugnini se heurta à une opposition non seulement massive, mais on peut dire à peu près unanime. Dans de tels cas, il n’hésita pas à nous dire : « Mais le pape le veut !... ». Après cela, bien sûr, il ne fut plus question de discuter.[105]

En l’occurrence, selon le Père Bouyer, Bugnini, qu’il qualifie de “scélérat doucereux” [106], avait convaincu Paul VI en prétendant que le Consilium était unanime [107].

Les éléments précédents pourraient laisser à penser que Bugnini utilisait l’autorité “scientifique” du Consilium pour convaincre Paul VI, et l’autorité de Paul VI pour convaincre le Consilium, dans le but d’imposer ses propres vues lorsqu’il le jugeait nécessaire. Ou bien le caractère entier de Bugnini lui faisait surinterpréter les volontés du Consilium ou de Paul VI, sans qu’il eut une volonté expresse de manipulation.

[102] BUGNINI, La réforme, p. 19. Bugnini insiste à de nombreuses reprises dans son livre sur la grande implication de Paul VI, et sur la confiance que celui-ci lui accordait.
[103] Bernard TISSIER DE MALLERAIS, Marcel Lefebvre, une vie, Étampes, Clovis, 2002, p. 417.
[104] Il reproche à Bugnini de présenter « de manière trop absolue et impérative des décisions et souhaits du Saint Père ». Lettre citée par Gottardo Pasqualetti dans la présentation de BUGNINI, Memorie, p. 15.
[105] Louis BOUYER, Mémoires, Paris, éditions du Cerf, 2014, pp. 200-201. Voir BUGNINI, La réforme, p. 197.
[106] Louis BOUYER, op. cit. en note précédente, p. 198.
[107] Louis BOUYER, op. cit. en note 105, p. 201.

L’instruction Inter œcumenici

La première réalisation du Consilium est l’Instruction Inter œcumenici [109], rédigée principalement par Dom Cipriano Vagaggini O.S.B. Cam. (1909-1999), datée du 26 septembre 1964, et publiée conjointement avec la SCR. Cette instruction, divisée en cinq chapitres et 99 paragraphes, parcourt la constitution Sacrosanctum Concilium pour introduire des modifications dans la liturgie, sans toucher aux livres liturgiques eux-mêmes.

On notera la décentralisation du pouvoir liturgique vers les assemblées d’évêques qui deviendront les conférences épiscopales (§§ 20-31), même si le Saint-Siège est sensé conserver le droit de ratifier certaines décisions. La langue vernaculaire est généralisée pour les lectures, et permises pour les chants ou la récitation de l’ordinaire de la Messe (Kyriale), et même du Propre (Introït, Graduel, etc.), ou encore du Pater (§§ 57-59). Le dernier chapitre sur la construction des églises et autels invite explicitement à la célébration de la Messe face au peuple (§91).

Elle entre en vigueur le 7 mars 1965, 1er dimanche de Carême.

[109] AAS, vol. 56, 1964, pp. 877-900.

La nouvelle messe

Le premier schéma du nouvel ordinaire de la messe (Novus Ordo Missæ, ou NOM) est discuté lors de la 6ème session plénière du Consilium du 18 au 26 octobre 1965, et assorti de deux démonstrations à huis clos. Par rapport à cette réforme, Paul VI, par son Secrétaire d’État, recommande la prudence au Cardinal Lercaro à plusieurs reprises.

La refonte totale du missel avance ensuite à marche forcée, d’une manière irrespectueuse pour le cœur de la liturgie qu’est la Messe. Par exemple, le Père Bouyer se plaint d’avoir dû finaliser la composition d’une “prière eucharistique” (donc le cœur même de la Messe) en quelques heures à la terrasse d’un bistrot, avec dom Bernard Botte O.S.B. (1893-1980).

Lors du synode d’octobre 1967, Bugnini est en mesure de présenter sa messe “normative” dans la Chapelle Sixtine devant 180 cardinaux et évêques, mais en l’absence de Paul VI. La messe est célébrée totalement en italien, face à l’assemblée, avec le soutien d’une importante chorale. L’accueil qui lui est réservé n’est pas particulièrement chaleureux. Les 25 et 27 octobre, 4 questions de Paul VI, puis 8 autres, sont posées aux participants du synode : la majorité des deux tiers n’est pas atteinte pour la moitié des questions. La suppression de l’incise “mysterium fidei” dans la consécration et la modification de la structure générale de la Messe ne sont pas particulièrement appréciées.

Le 9 janvier 1968, Paul VI accepte la démission que le Cardinal Lercaro lui avait présentée dès 1966, atteint par la limite d’âge de 75 ans. Cette apparente éviction est probablement le résultat de nombreux facteurs, dont certains externes à la réforme liturgique [115]. Dans le même temps, Paul VI démet le cardinal Larraona, atteint lui aussi par la limite d’âge, de sa fonction de préfet de la SCR, et unifie le gouvernement de la réforme liturgique en nommant le Cardinal Benno Gut (1897-1970) à la tête de la SCR et du Consilium [116]. Bugnini, quant à lui, conserve toute la confiance de Paul VI, qui lui dit :

Et maintenant, il ne reste que vous. Je vous conseille beaucoup de patience, beaucoup de prudence. Je vous redonne toute ma confiance.[117]

Les 11, 12 et 13 janvier 1968 ont lieu trois nouvelles démonstrations de la messe “normative” en petit comité et en présence de Paul VI. Le 22 janvier, Paul VI transmet ses remarques au Consilium :

demandant notamment que l’offertoire soit davantage développé parce que c’est la partie de la messe où les fidèles doivent avoir une « action plus directe et évidente ». Il demandait aussi que l’expression Mysterium fidei soit maintenue à la fin de la formule de consécration, « comme une acclamation finale du célébrant, à répéter par les fidèles » et que la triple invocation Agnus Dei soit maintenue. Paul VI se faisait encore l’écho de « demandes insistantes » pour que le dernier Évangile à la fin de la messe (le prologue de saint Jean) soit rétabli. Enfin il demandait que : « Les paroles de la consécration ne soient pas récitées comme une simple narration, mais avec une accentuation spéciale et consciente du célébrant, qui fasse comprendre qu’il parle et agit “in personna Christi” ».[118]

En parallèle de ces présentations expérimentales, certains changements importants sont déjà approuvés par la Congrégation des Rites, et entrent en vigueur avant même la publication du NOM. Ainsi, le 23 mai 1968 sont introduites trois nouvelles “prières eucharistiques” qui peuvent remplacer le Canon romain dès le 15 août suivant.

Le 2 juin, un nouveau schéma est proposé à 14 cardinaux de la Curie Romaine :

Des 14 cardinaux interrogés, deux ne répondirent pas, sept partagèrent leurs remarques, cinq répondirent simplement qu’ils n’avaient rien à dire ou qu’ils en étaient très satisfaits.[120]

Du 8 au 17 octobre, se tient la 11ème session plénière du Consilium devant lequel Paul VI avertit contre le goût des nouveautés, le manque de respect des lois liturgiques, et les trop grandes licences que se permettent les conférences épiscopales. Comme nous l’avons vu précédemment, c’est Paul VI lui-même qui a été à l’origine de ces désordres, en laissant au Consilium toute latitude quant aux expériences liturgiques, en instituant les conférences épiscopales, et en leur donnant de grands pouvoirs dans le domaine liturgique.

Le 6 novembre 1968, Paul VI donne son approbation au nouvel ordinaire de la messe (NOM). La constitution apostolique Missale Romanum [122], datée du 3 avril 1969, entérine cette décision, et le 2 mai paraît l’édition typique du NOM [123], avec sa fameuse Institutio generalis Missalis romani (présentation générale du missel). Cette dernière n’a pas été soumise à l’examen des cardinaux, ni même à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et présente, dans sa première version, la messe comme étant un simple “rassemblement du peuple de Dieu pour célébrer le mémorial du Seigneur sous la présidence du prêtre” [125].

Les réactions critiques ne se font pas attendre. L’association Una Voce Roma lance l’initiative du Bref examen critique (BEC) du NOM [126]. Sa rédaction est due à l’étroite collaboration entre l’écrivaine Cristina Campo (1923-1977) et le R. P. Michel-Louis Guérard des Lauriers O.P. (1898-1988), professeur à l’Université Pontificale du Latran ; le Cardinal Alfredo Ottaviani (1890-1979) se réservant la révision du texte [127], et Monseigneur Lefebvre se chargeant du lobbying auprès des cardinaux et évêques, selon son biographe [128]. Le texte est prêt dès le mois de mai, il sera daté du 5 juin (Fête du Saint-Sacrement), mais le Cardinal Ottaviani attendra le 13 septembre avant de signer sa lettre de présentation du BEC à Paul VI. Le Cardinal Antonio Bacci (1885-1971) donne également sa signature, et il est prévu d’attendre d’autres signatures de cardinaux et évêques jusqu’au 30 octobre, mais elles ne viendront jamais. La lettre des deux cardinaux est révélée par l’abbé Georges de Nantes (1924-2010) dès le 15 octobre, dans sa revue Contre-Réforme Catholique. Le 22 octobre, après avoir reçu le BEC avec sa lettre de présentation, Paul VI demande son avis au Cardinal Franjo Šeper (1905-1981), préfet de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi (ex Saint-Office), qui « remarque que si le n° 7 de l’Institutio était une définition de la messe, celle-ci ne serait pas exacte ; par conséquent, dans ce cas, ce numéro devrait être complété » [130]. Mais il estime en même temps que le BEC « contient nombre d’affirmations superficielles, exagérées, inexactes, passionnées et fausses » [131].

Le Cardinal Jean-Marie Villot (1905-1979), secrétaire d’État de Paul VI, demande alors à Bugnini la suspension de tout ce qui concerne le NOM. Ces interventions amènent la révision de l’Institutio generalis [133], lors de la 13ème réunion du Consilium, le 13 novembre 1969 :

La chose se passa comme suit : le Père Bugnini demanda si on approuvait le texte. On ne vota pas par écrit, et il n’y eut même pas un vote à main levée.[134]

Cependant, le NOM demeure intact, et entre en vigueur le 30 novembre 1969. Après une période de tolérance, la Congrégation pour le culte divin (anciennement Sacrée Congrégation des Rites), se fait plus impérative dans une notification du 14 juin 1971. Ce texte suscite des réactions, notamment en Angleterre avec une pétition signée par des personnalités comme Agatha Christie (1890-1976). Cela amène Paul VI à signer, sur la suggestion de Bugnini, une lettre datée du 5 novembre 1971, permettant l’usage de la Messe dite “traditionnelle” en Angleterre, mais selon des conditions assez restreintes. L’opposition au NOM donna lieu à d’autres mises au point jusqu’à une Notification de la Congrégation pour le culte divin, datée du 28 octobre 1974, rappelant son caractère obligatoire et les possibles dispenses uniquement pour les prêtres âgés qui célèbrent sans peuple.

Mais ces mesures ne mirent pas fin à l’opposition à la nouvelle liturgie. En septembre 1976, après la sanction de suspens a divinis prononcée contre Monseigneur Lefebvre, Bugnini, déjà pro-nonce en Iran, proposera une solution à la Secrétairerie d’État. Il est en faveur d’une concession mais en échange de l’acceptation d’un certain nombre de points, qu’il cite à titre d’exemples :

1. Une déclaration disant que la “nouvelle” Messe n’est ni hérétique, ni protestante, et que ne sont ni hérétiques et protestants ceux qui l’ont préparée et approuvée.
2. L’Ordo Missæ utilisé sera celui du vieux missel (1962), mais les lectures seront faites selon le nouveau lectionnaire, en langue vernaculaire et l’ambon tourné vers le peuple.
3. La Messe de saint Pie V sera célébrée dans des églises déterminées et à un horaire fixe, ou pour des groupes qui ont des difficultés à s’adapter au nouvel “Ordo”.
4. La mise en œuvre de ces dispositions sera confiée à l’attention pastorale de l’évêque du diocèse.[139]

Paul VI jugera une telle concession inopportune et pouvant porter atteinte à la crédibilité du Saint-Siège.

[115] Voir Eliana VERSACE, Dietro le dimissioni di Lercaro, dans L’Osservatore Romano, Cité du Vatican, 11-12 aprile 2011.
[116] MARTIMORT, Le cardinal Giacomo Lercaro (1891-1976), souvenirs d’un liturgiste, dans MARTIMORT, Mirabile, p. 388.
[117] BUGNINI, La réforme, p. 18.
[118] CHIRON, Bugnini, p. 153. Voir BUGNINI, La réforme, pp. 390-391, note 244 p. 195, p. 196.
[120] BUGNINI, La réforme, p. 399.
[122] AAS, vol. 61, 1969, pp. 217-222.
[123] Missale romanum, ex decreto sacrosancti œcumenici Concilii Vaticani II instauratum, auctoritate Pauli Pp. VI promulgatum, Ordo Missæ, editio typica, Cité du Vatican, Typis polyglottis Vaticanis, 1969, 174 pages (ci-après NOM édition typique).
[125] NOM édition typique, p. 15, n. 7.
[126] M.-L. GUÉRARD DES LAURIERS, Bref examen critique du nouvel “ordo Missæ”, Verrua Savoia, Centro Librario Sodalitium, 2011.
[127] Voir Abbé Francesco RICOSSA, Cristina Campo ou l’ambiguïté de la tradition (ci-après RICOSSA, Cristina Campo), Verrua Savoia, Centro Librario Sodalitium, 2006, pp. 18-19.
[128] Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre (op. cit en note 103), p. 420. Selon l’abbé Ricossa, qui cite le Père Guérard des Lauriers, ce lobbying fut inefficace, et Mgr Lefebvre ne signa même pas le Bref examen critique (RICOSSA, Cristina Campo, p. 18).
[130] GIAMPIETRO, Antonelli, p. 359.
[131] BUGNINI, La réforme, p. 311.
[133] Voir Maurizio BARBA, Institutio generalis Missalis romani, Textus – Synopsis – Variationes, Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2006. Explications officielles sur les modifications dans Notitiæ, n°54 (mai 1970), Cité du Vatican, pp. 177-190.
[134] GIAMPIETRO, Antonelli, p. 360.
[139] BUGNINI, Memorie, p. 89. Traduction d’Yves Chiron, Bugnini, p. 204.

Réformes des rites des sacrements

Le Novus Ordo Missæ est la partie la plus visible des réformes liturgiques, car c’est elle — à juste titre — qui a le plus cristallisé les critiques jusqu’à nos jours. Cependant, les rites des autres sacrements, eux aussi, ont été modifiés, suivant la déclaration de Sacrosanctum Concilium qui affirmait :

Au cours des âges sont entrés dans les rites des sacrements et des sacramentaux, des éléments qui, à notre époque, ne permettent pas d’en voir assez clairement la nature et la fin ; il est donc besoin d’y opérer certaines adaptations aux nécessités de notre temps.[141]

Le Père Bugnini est impliqué dans toutes ces modifications, mais il ne faudrait pas penser qu’il a forgé lui-même tous les rites réformés : ce sont les groupes d’étude qui en ont fourni les textes. Bugnini eut pour rôle de faciliter la révision et l’approbation des schémas proposés, en gardant ou écartant telle ou telle option, en écartant aussi tel contradicteur si nécessaire, pour la meilleure acceptabilité lors des votes des sessions plénières.

Dom Botte, rapporteur du groupe d’étude sur la révision du sacrement de l’ordre, relate l’intervention de Bugnini pour le recadrer par rapport à la suppression de certains ordres mineurs [142], mais également pour écarter un représentant de la Congrégation de la Foi qui demandait des corrections dans un sens de clarté doctrinale :

Je ne sais pas comment les choses se sont arrangées, mais je suis à peu près sûr que le Père Bugnini a trouvé une solution diplomatique. Il savait que ma menace [de quitter le Consilium] n’était pas vaine et il était lui-même excédé par la procédure. Le fait est que le casse-pied principal de la Congrégation de la Foi avait disparu à la séance suivante, et je ne l’ai jamais revu depuis lors.[143]

Les travaux du groupe de dom Botte mèneront aux rites réformés promulgués par Paul VI dans la Constitution apostolique Pontificalis Romani du 18 juin 1968 [144], qui modifie les formules essentielles de la consécration épiscopale, et des ordinations au sacerdoce et au diaconat. Le 15 août 1972, le motu proprio Ministeria quædam [145] vient compléter cette réforme par la suppression du sous-diaconat, de la tonsure cléricale et des ordres de portier et d’exorciste, les ordres de lecteur et d’acolyte devenant des “ministères” qui peuvent être conférés à des laïcs, hommes exclusivement.

Le nouveau rituel du sacrement de mariage est publié par un décret de la SCR, le 19 mars 1969 [146]. Il est immédiatement suivi par le décret de réforme des rites du baptême, daté du 15 mai de la même année [147]. Les formules essentielles sont ici préservées, mais le cérémonial du baptême est amputé d’un certain nombre d’exorcismes.

Ensuite, vient le tour du sacrement de confirmation totalement modifié par la Constitution apostolique Divinæ consortium naturæ du 15 août 1971 [148]. Dom Botte explique comment fut supprimée la formule employée jusqu’alors :

La réforme la plus importante fut celle de la formule sacramentelle. Celle qui figurait au Pontifical fut l’objet de vives critiques : elle était trop longue et peu expressive. L’accord se fit rapidement sur son remplacement. Mais il fallait alors en trouver une nouvelle, et ce n’était pas si simple. Les anciens témoins romains ne contenaient aucune formule de rechange. Rien n’empêchait d’en créer une.[149]

Et Dom Botte la créa en s’inspirant d’une vieille formule byzantine, fait symptomatique de l’irrespect total de formules multiséculaires, ainsi que d’une orientation œcuméniste envers les églises orientales schismatiques au mépris de la tradition romaine.

Le 30 novembre 1972, la constitution apostolique Sacram Unctionem infirmorum [150] introduit un nouveau rituel pour le sacrement de l’Extrême-onction.

Enfin, le sacrement de Pénitence se voit réformé par un décret du 2 décembre 1973 [151], cosigné par Bugnini, en tant que secrétaire de la Congrégation pour le culte divin (CCD), et par le Cardinal Villot, secrétaire d’État de Paul VI, en raison de remaniements dans les Congrégations romaines qui ont laissé vacant le poste de préfet de la CCD entre septembre 1973 et janvier 1974 [152].

[141] Constitution Sacrosanctum Concilium, n°62, AAS, vol. 56, 1964, p. 117.
[142] Bernard BOTTE O.S.B., Le mouvement liturgique, Témoignages et souvenirs (ci-après, BOTTE, Le mouvement liturgique), Paris, Desclée et Cie, 1973, p. 165. Dom Botte suggérait de supprimer les ordres de portier et d’exorciste.
[143] BOTTE, Le mouvement liturgique, p. 173.
[144] AAS, vol. 60, 1968, pp. 369-373.
[145] AAS, vol. 64, 1972, pp. 529-534.
[146] Notitiæ, n°46 (avril-juin 1969), Cité du Vatican, pp. 203-220.
[147] AAS, vol. 61, 1969, p. 548 et pp. 549-550. Notitiæ, n°47 (juillet-août 1969), Cité du Vatican, pp. 221-236.
[148] AAS, vol. 63, 1971, pp. 657-664.
[149] BOTTE, Le mouvement liturgique, p. 195.
[150] AAS, vol. 65, 1973, pp. 5-9.
[151] AAS, vol. 66, 1974, pp. 172-173.
[152] MARINI, I primi passi, p. 249.

Réforme de l’Office divin

Le chapitre IV la Constitution Sacrosanctum Concilium [154], adopté le 22 novembre 1963 par 2131 placet (50 non placet), visait la refonte totale de l’Office divin.

Le programme du texte conciliaire sera effectivement réalisé en plusieurs étapes sous la direction d’un proche de Bugnini, l’abbé Martimort, jusqu’à la publication de la Constitution apostolique Laudis Canticum du 1er novembre 1970 [155], suivie, le 11 avril 1971, par l’introduction générale de ce qui est désormais appelé “Liturgie des heures” [156]. Les paragraphes cités dans les lignes suivantes renvoient à cette introduction générale.

Cette réforme prétend vouloir restaurer le cours des Heures en fonction de sa fin propre, la sanctification de la journée, en ramenant autant que possible chaque Heure à son “vrai temps” et en tenant compte des conditions de la vie présente, surtout pour ceux engagés dans les œuvres de l’apostolat (§ 11).

Dans cette logique, on organise l’office quotidien autour de deux pôles : Laudes comme prière du matin et Vêpres comme prière du soir, tenues pour les heures principales et célébrées en conséquence (§§ 37-54). L’office des Matines, tout en gardant au chœur son caractère de louange nocturne, est transformé en office des lectures, et adapté pour pouvoir être récité à n’importe quelle heure du jour, avec moins de psaumes et des lectures plus étendues (§§ 55-69). Prime est supprimée. Les petites Heures de Tierce, Sexte et None sont conservées au chœur, mais hors du chœur on peut n’en choisir qu’une seule, la plus appropriée au moment de la journée (§§ 74-83). Complies est réorganisée pour convenir clairement à la fin de la journée (§§ 84-92).

Ces modifications impliquent nécessairement l’allongement du cycle de récitation du psautier à un mois (§ 126), contrairement à l’ancienne pratique de la récitation hebdomadaire. En outre, le texte du psautier, des hymnes et des lectures est totalement revu.

L’obligation de l’Office était théoriquement maintenue pour le clergé, mais avec de larges possibilités de dispenses ou commutations (§§ 20-32). Enfin, pour encourager la récitation de l’Office divin par les laïcs, la langue vernaculaire devient autorisée pour tous, même si des circonstances particulières étaient théoriquement requises pour les clercs, religieux et religieuses. En réalité, dès 1967, Paul VI avait ordonné officieusement « de concéder aux communautés qui le demanderaient librement (par vote secret) la permission de réciter l’office choral en langue vulgaire » [157].

[154] Sacrosanctum Concilium, n°89-101, AAS, vol. 56, 1964, p. 122-125.
[155] AAS, vol. 63, 1971, p. 527-535.
[156] Notitiæ, n°64 (mai-juillet 1971), Cité du Vatican, pp. 153-214.
[157] Lettre du Cardinal Paul Philippe O. P. (1905-1984) au Père Guérard des Lauriers O. P. (1898-1988), citée dans Cahiers de Cassiciacum, n°1, Nice, Ass. Saint-Herménégilde, 1979, p. 69.

Le chant sacré

Cette généralisation de l’usage de la langue vernaculaire dans la liturgie, au nom d’une certaine vision de la participation active des fidèles [159], eut pour résultat la marginalisation du chant grégorien pourtant reconnu par Sacrosanctum Concilium comme « le chant propre de la liturgie romaine » et comme « devant occuper la première place dans les actions liturgiques, toutes choses égales par ailleurs » [160].

Mais la tâche ne fut pas facile, en raison de fortes résistances comme le souligne Bugnini :

Le milieu romain, surtout à cause de l’existence d’écoles spécialisées, d’institutions artistiques et de chapelles musicales, était plus sensible à l’aspect artistique et à la conservation des valeurs du passé qu’à la participation des fidèles. Par conséquent, le problème du chant et de la musique fut l’une des croix de la réforme.[161]

Ce “milieu romain” était principalement représenté au Consilium par Mgr Higinio Anglès (1888-1969), directeur de l’Institut pontifical de Musique sacrée, qui envoie à la secrétairerie d’État un Promemoria sur l’appauvrissement de la musique sacrée en mai 1965 ; et par Mgr Domenico Bartolucci (1917-2013), Maître de la Chapelle musicale pontificale, qui adresse un mémoire sur les « Actuels problèmes de la musique sacrée » le mois suivant.

Pour contrebalancer ces institutions, Bugnini soutient la création, en avril 1966, d’Universa laus, qui se définit comme une association internationale d’études pour le chant et la musique dans la liturgie. Son principal animateur n’est autre que le jésuite Joseph Gélineau (1920-2008), consulteur du Consilium, célèbre pour ses nombreuses compositions de chants en langue française, et sa collaboration active avec la communauté œcuménique de Taizé. En outre, Don Luigi Agustoni (1917-2004), prêtre et oblat séculier de l’abbaye de Solesmes, était également co-président d’Universa laus et secrétaire du groupe 25 pour la réforme des livres de chant.

Il faudra attendre le 5 mars 1967 pour que soit publié un texte de compromis cosigné par le Consilium et la SCR, l’instruction Musicam Sacram [164]. Bugnini se montre plutôt amer vis-à-vis de ce texte, et charge encore le “milieu romain” :

Les arguments contre l’instruction étaient faibles et parfois spécieux. Quelques modifications furent acceptées, mais point d’autres parce qu’elles reflétaient des conceptions surannées de la musique sacrée, se rapportant de préférence aux œuvres des chapelles musicales, aux exécutions polyphoniques et de concert, proposées comme idéales. Les problèmes nouveaux du chant sacré posés par la pastorale liturgique étaient soit ignorés soit effleurés. C’était le point de départ de toutes les méprises et de tout le temps perdu par la suite.[165]

Le 3 septembre 1967 vient la publication par les presses vaticanes du Graduale simplex, au sujet duquel un de ses principaux rédacteurs, Agustoni, avouera des années après :

L’approbation du Graduale simplex ouvrait à terme la porte à des choix innombrables pour les textes de chant. Certes, cette décision représentait une lourde responsabilité : les textes approuvés jusqu’alors étaient le résultat d’un choix sobre garanti par la « lex credendi, lex orandi ». Le Graduale simplex, approuvé plus tard, constitue en fait, le premier livre liturgique « officiel » de l’Église romaine dans lequel des pièces de chant grégorien sont substituées à celles de la tradition séculaire. À son exemple, malheureusement, l’introduction de la langue « vernaculaire » devait provoquer plus tard dans la liturgie eucharistique une véritable invasion de textes stupides et dépourvus de valeur musicale, à côté de quelques essais plus sérieux.[166]

Furent ensuite publiés un Ordo cantus Missæ en 1972, puis une nouvelle édition typique du Graduale romanum en 1974. Mais désormais le chant grégorien n’était plus pratiqué que dans quelques églises et communautés religieuses, et par ceux qui avaient refusé les réformes liturgiques.

[159] Au contraire, le Pape Saint Pie X évoque « la participation active [des fidèles] aux mystères sacro-saints et à la prière publique et solennelle de l’Église » dans le cadre de la restauration du chant grégorien. Motu proprio Tra le sollecitudini, du 22 novembre 1903, dans Acta Sanctæ Sedis, vol. 36, 1903-1904, Vatican, pp. 329-339.
[160] Constitution Sacrosanctum Concilium, n°116, AAS, vol. 56, 1964, p. 129.
[161] BUGNINI, La réforme, p. 933.
[164] AAS, vol. 59, 1967, pp. 303-320.
[165] BUGNINI, La réforme, pp. 950-951.
[166] Don Luigi AGUSTONI, Pages autobiographiques à l’ombre de Solesmes, dans Requirentes modos musicos. Mélanges offerts à Dom Jean Claire, Solesmes, 1995, p. 304.