Liturgie • Études

Annibale Bugnini — Notes biographiques #1

Note

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Introduction

En 2016, l’historien Yves Chiron publiait une biographie consacrée au Père Annibale Bugnini (1912-1982) [1], figure centrale de la réforme liturgique de la deuxième moitié du 20ème siècle. En prenant pour base cet ouvrage, et en le complétant par d’autres sources, nous nous proposons de retracer le parcours de cet acteur majeur des changements liturgiques effectués dans la ligne de Vatican 2.

De ses années de formation à ses premiers engagements dans le “mouvement liturgique”, il gravira les échelons jusqu’à devenir l’architecte principal des nouvelles normes liturgiques. Parvenu au sommet de son influence, il connaîtra pourtant une disgrâce en apparence brutale en 1975, qui le mènera à l’exil diplomatique en Iran, avant de s’éteindre en 1982, loin des cercles de pouvoir.

En raison de la longueur du sujet, nous avons choisi de diviser notre article en trois parties pour la publication sur le site internet, et de n’y conserver que les notes les plus importantes. L’article sera disponible en totalité avec l’intégralité des notes dans le fichier PDF final.

[1] Yves CHIRON, Annibale Bugnini, Perpignan, Desclée de Brouwer, 2016, 224 pages (ci-après “CHIRON, Bugnini”).

Enfance et formation

Annibale Bugnini est né le 14 juin 1912 à Civitella de’ Pazzi (Civitella del Lago depuis 1962), petit village d’Ombrie, cinquième enfant d’une famille qui en comptera sept, et dont deux garçons et une fille se consacreront à Dieu. Son père est métayer chez divers propriétaires terriens.

À l’âge de huit ans, Annibale est envoyé à Sienne pour poursuivre sa scolarité. Il fait sa première communion en 1923, et montre déjà des signes de vocation, notamment par son zèle pour le service des offices dans les diverses églises de la ville. Repéré par un prêtre lazariste, il est envoyé à Rome pour poursuivre sa scolarité dans leur École apostolique, où il reçoit la soutane, le 7 novembre 1926. En 1928, il est admis à la licenzia ginnasiale (équivalente du baccalauréat français), et entre au noviciat des lazaristes, le 5 octobre.

Pendant ses temps libres, il apporte son aide au secrétariat de la revue Ephemerides Liturgicæ, pubiée par sa Congrégation depuis 1887, en se chargeant de l’envoi des numéros et de l’enregistrement des abonnements. Bugnini considère cette contribution comme « le début de sa vocation liturgique » [3]. À cette même période, Bugnini commence à se former à la liturgie par la lecture du Liber Sacramentorum de Dom Ildefonso Schuster (1880-1954), classique de la vulgarisation de l’histoire de la liturgie romaine.

Le 6 octobre 1930, il fait sa profession religieuse dans la Congrégation de la Mission, et est envoyé au Collegio Alberoni à Piacenza pour commencer ses études de philosophie. À l’automne 1933, il retourne à Rome pour étudier la théologie à l’Angelicum. Il loge dans la résidence pour les étu-diants de sa congrégation attenante à l’église San Silvestro al Quirinale. C’est là qu’il reçoit la tonsure (24 décembre 1933), les ordres mineurs (1er novembre 1934 et 13 avril 1935), le sous-diaconat (6 juin 1936), et le diaconat (5 juillet 1936). Il est ordonné prêtre à la maison San Vincenzo à Sienne, le 26 juillet 1936, par Monseigneur Alcide Marina (1887-1950).

De 1938 à 1943, Bugnini dirige le Convitto Leoniano, maison permettant aux jeunes prêtres de poursuivre leurs études à Rome dans un cadre religieux strict. Le 15 juin 1939, il obtient sa licence en théologie avec une thèse intitulée De Sacra Liturgia eiusque momento in Concilio Tridentino. Pendant l’année universitaire 1939-1940, il suit un cours de bibliothéconomie et d’archivistique auprès de la Bibliothèque Vaticane et des Archives Secrètes Vaticanes, dont il obtient un diplôme en juin 1940. Il passe également une licence de l’Institut pontifical d’archéologie en suivant, pendant trois ans, les cours d’histoire, d’archéologie et d’épigraphie sacrée, mais pas le cours de liturgie.

[3] Annibale BUGNINI, « Liturgiæ cultor et amator, servì la Chiesa », Memorie autobiografiche, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 2012, p. 36 (ci-après : “BUGNINI, Memorie”).

Premières expériences pastorales et liturgiques

À partir de 1943, le Père Bugnini est envoyé par ses supérieurs, le dimanche et les jours de fêtes, dans des quartiers défavorisés de la banlieue romaine pour aider les prêtres en charge de ces âmes. Il s’agit de sa première expérience pastorale et de ses premières expérimentations liturgiques. En effet, il instaure d’abord une forme de Messe dialoguée, puis il fait réciter aux fidèles, en italien, une espèce de paraphrase de la Messe en même temps que le prêtre.

En 1950, Bugnini profitera de l’Année Sainte pour diffuser sa Messe paraphrasée, mais sans le soutien du Comité central de l’Année Sainte, ni celui de sa Congrégation : il devra faire imprimer son opuscule à ses frais. “La nostra Messa” se présente comme un livret qui doit permettre aux fidèles de participer activement à la Messe sous la direction d’un “lecteur” qui intervient à haute voix pour commenter les gestes du prêtre et faire prier l’assemblée. L’Instruction sur la musique sacrée, du 3 septembre 1958, reprendra un principe similaire, en permettant l’intervention, strictement encadrée, d’un “commentateur” [6]. Cette pratique était déjà diffusée dans le monde entier dans les années 1950, comme en témoigne l’explication de ce document par le Chanoine Aimé-Georges Martimort (1911-2000) :

Voici maintenant un personnage, familier à toutes les églises qui possèdent un Directoire de la messe, mais qui apparaît pour la première fois dans les documents du Saint-Siège : le “commentateur”. En présentant l’Instruction dans l’Osservatore romano, le Rme P. Antonelli, dont on sait le rôle dans la Commission spéciale, souligne l’importance de cette nouveauté juridique, ajoutant que le nom de commentateur, peu satisfaisant, a été adopté faute de mieux. [7]

De son côté, Monseigneur Charrière (1893-1976), évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, en réponse à la consultation de l’épiscopat par la Sacrée Congrégation des rites en 1956, critique vivement

Ceux qui, maintenant, voudraient qu’on ne se serve plus de Missels, mais qu’on écoute une espèce de coryphée qui parlerait tout le long de la Messe et qui ferait, en somme, écran entre le prêtre et les fidèles. [8]

[6] Instructio de musica sacra et sacra liturgia, 96, dans Acta Apostolicæ Sedis (ci-après AAS), vol. 50, Vatican, 1958, p. 657 ; traduction française dans Les enseignement pontificaux, La Liturgie, présentation et tables par les moines de Solesmes, Tournai, Desclée & Cie, 1961, pp. 35*-36*.
[7] Dans La Maison Dieu, n°56, Paris, éditions du Cerf, 1958, pp. 142-143.
[8] Dans Memoria sulla riforma liturgica, Supplemento IV, Roma, Tipografia poliglotta vaticana, 1957, p. 100.

Directeur des Ephemerides Liturgicæ et fondateur du Centro di Azione Liturgica

À partir de 1945, Bugnini est associé à la direction de la revue Ephemerides Liturgicæ, et le restera jusqu’en 1963. La revue ne comptait alors que 96 abonnés : sous sa direction, elle en atteindra plusieurs milliers, grâce à ses talents incontestables d’organisateur, ainsi qu’au réseau qu’il parviendra à se constituer. Il y donne plus de place aux études historiques et à la pastorale, en diminuant la partie juridique. Ses contributions personnelles consistent surtout dans la présentation des réformes liturgiques successives.

L’année suivante, en septembre 1946, Bugnini se fait inviter au Thieulin près de Chartres pour la session du Centre de Pastorale Liturgique (CPL) créé en 1943 par les dominicains Pie Duployé (1906-1990) et Aimon-Marie Roguet (1906-1991), et par l’abbé Martimort. Le Père Duployé évoquera plus tard la participation de Bugnini de cette manière :

Le Père écouta très attentivement, sans dire un mot, pendant quatre jours. Comme nous revenions à Paris, et que le train passant à la hauteur de la pièce d’eau des Suisses, à Versailles, il me dit : “J’admire ce que vous faites, mais le plus grand service que je puisse vous rendre est de ne jamais dire à Rome un mot de tout ce que je viens d’entendre”. [10]

Il gardera un lien particulier avec le CPL, et spécialement avec l’abbé Martimort. Cette rencontre est décisive pour Bugnini, car elle va accélérer son engagement actif dans le mouvement liturgique.

Ainsi, en octobre 1947, il participe à la création du Centro di Azione Liturgica (CAL) italien, à l’occasion de journées d’études liturgiques organisées par la Rivista liturgica (fondée en 1914). Comme le CPL, le CAL commencera à organiser des semaines d’études liturgiques chaque année. Bugnini contribuera régulièrement à la Rivista par des articles, donnera des conférences lors des semaines liturgiques, et son fidèle disciple, le Père Carlo Braga (1927-2014), deviendra secrétaire du CAL en 1959.

[10] Pie DUPLOYE, Les Origines du Centre de Pastorale Liturgique, Paris, Salvator, 1968, p. 320.

Sondage sur une réforme de la liturgie

En cette même année 1947, il prend l’initiative d’un sondage concernant une réforme générale de la liturgie, comme il le raconte dans ses mémoires :

Depuis des années, je me demandais s’il n’était pas possible de rajeunir la liturgie, la “débarrassant” des superstructures qui dans le cours des siècles l’ont lourdement encombrée. En 1947, je commençai à réfléchir sérieusement à une action concrète dans ce sens. Mes confrères à la rédaction [des Ephemerides Liturgicæ] me conseillèrent d’interpeler en premier lieu la Congrégation des Rites. Je pris mon courage à deux mains et allai vers le secrétaire du Dicastère, S. E. Mgr Alfonso Carinci, auquel je demandai s’il n’y avait pas d’objection à ce qu’on commence une enquête au sujet de la réforme générale de la liturgie dans les Ephemerides. [11]

Mgr Carinci (1862-1963) encourage cette enquête, mais insiste sur son caractère non-officiel. Ainsi, un questionnaire est envoyé, en 1948, au nom des Ephemerides Liturgicæ à une centaine d’ecclésiastiques.

Le résultat de l’enquête est publié en mars 1949, alors que Bugnini a déjà été nommé secrétaire de la commission pour la réforme liturgique, et avait déjà pris connaissance du Mémoire sur la réforme liturgique, comme nous allons le voir. Ces deux points ne sont pas anodins car ils diminuent le caractère — jugé audacieux par Yves Chiron — de l’article. De plus, il n’est pas aisé de savoir précisément ce qui vient des réponses données, ce que Bugnini écrit de son propre chef, et ce qui lui est inspiré par le Mémoire, comme le signale son biographe :

À la vérité, ce long article n’est pas une synthèse systématique des réponses reçues. Il y a peu de citations textuelles, et jamais le nom des auteurs n’est cité, mais de longs commentaires du P. Bugnini. Finalement cet article est moins une analyse des réponses reçues qu’un exposé personnel qui prend appui sur les résultats contradictoires de l’enquête. [14]

Enfin, cet article n’aborde que la question des réformes du Bréviaire, et spécialement du calendrier liturgique, qui constituent l’essentiel du Mémoire préparé par la Section historique de la Sacrée Congrégation de Rites (SCR) [15], daté du 30 décembre 1948, et signé par le Père Antonelli (1896-1993), contrairement à l’attribution qu’en fait Bugnini au Père Löw (1893-1962) [16]. Bugnini n’a participé à cette publication que par la relecture des épreuves et la compilation de l’index analytique [17].

[11] BUGNINI, Memorie, p. 49.
[14] CHIRON, Bugnini, p. 35.
[15] La Section historique de la SCR est instituée par le Pape Pie XI en 1930, dans le but d’étudier les causes historiques des saints et de corriger les livres liturgiques. Motu Proprio Già da qualche tempo, 6 février 1930, dans AAS, vol. 22, 1930, pp. 87-88.
[16] Annibale BUGNINI, La réforme de la liturgie (1948-1975), Perpignan, Desclée de Brouwer, 2015, p. 25 ; dans la suite, nous indiquerons simplement : “BUGNINI, La réforme” et le numéro de page. L’Abbé Anthony CEKADA reprend les propos de Bugnini, sans distance critique ni vérification historique, dans son livre La messe de Paul VI en question, Le Chesnay, Via Romana, 2021, p. 71 (ci-après “CEKADA, La Messe de Paul VI”).
[17] Memoria sulla riforma liturgica, Roma, Tipografia poliglotta vaticana, 1948. On en trouve la réimpression dans Carlo BRAGA, La riforma liturgica di Pio XII, Documenti, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 2003, p. 318 ; traduction dans Nicolas GIAMPIETRO, Le cardinal Ferdinando Antonelli et les développements de la réforme liturgique de 1948 à 1970, Versailles, APOC-Le Forum, 2004 (Ci-après “GIAMPIETRO, Antonelli”), p. 44.

La Commission de Pie XII pour la réforme liturgique (1948-1960)

Le 10 mai 1946, le Pape Pie XII avait donné l’ordre au Cardinal Salotti (1870-1947), préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, de préparer un projet concret de réforme générale de la liturgie. Les rapporteur et vice-rapporteur de la Section historique de cette Sacrée Congrégation, les Pères Ferdinando Antonelli O.F.M., et Josef Löw C.Ss.R., commencent alors la rédaction du Mémoire. Le 28 mai 1948, Pie XII charge le nouveau préfet de la SCR, le Cardinal Clemente Micara (1879-1965), de constituer une Commission Pontificale pour la réforme liturgique. Sont nommés membres de cette Commission, présidée par le Cardinal préfet en personne, Mgr Carinci, secrétaire de la SCR, le Père Antonelli, le Père Löw, Dom Albareda O.S.B. (1892-1966), préfet de la Bibliothèque Vaticane, le Père Augustin Bea, S.J. (1881-1968), de l’Institut Biblique Pontifical, et le Père Bugnini, qui est nommé secrétaire lors de la deuxième réunion.

Cette tâche de secrétariat est d’ordre pratique et correspond aux compétences d’organisateur de Bugnini, il ne s’agissait donc aucunement d’un rôle de direction de la Commission, comme l’explique Yves Chiron :

Plus tard, Bugnini aura les mêmes fonctions de secrétaire dans la Commission préparatoire conciliaire sur la liturgie et dans le Consilium post-conciliaire pour la réforme liturgique. Mais, si dans la Commission préparatoire comme au Consilium, il eut un rôle déterminant, dans la Commissio Piana [Commission de Pie XII] il n’eut en rien un rôle de premier plan. Il y fut un précieux exécutant et intervint peu dans les débats. Il apprit et observa beaucoup, il prit sans doute conscience de certains problèmes, mais il n’eut jamais une influence décisive. [21]

Selon Bugnini :

Parmi les membres de la commission, seuls trois « professionnels du domaine » désiraient réellement la réforme et avaient une bonne connaissance de la liturgie ; les autres participaient aux réunions davantage par devoir que par conviction. [22]

Or, les membres, auxquels vient s’adjoindre Mgr Enrico Dante (1884-1967), substitut de la SCR, nommé par Pie XII le 3 avril 1951, puis d’autres en 1960, se montrent non-seulement compétents, mais aussi actifs, comme en témoignent les procès verbaux des 82 réunions de la Commission tenues du 22 juin 1948 au 8 juillet 1960. Quant à Bugnini, il n’intervient que sept fois nommément, et majoritairement sur des points de détail concernant le calendrier liturgique [24]. Il n’est pas plus actif dans la préparation des réformes en elles-mêmes, sinon pour des tâches secondaires. Toutes les réformes demandées et approuvées par Pie XII, puis Jean XXIII, sont préparées par la Section historique de la SCR, puis étudiées par la Commission. Le Pape est informé des avancées par le Cardinal préfet de la SCR, lors d’audiences régulières [25]. Ainsi, toutes les réformes d’avant Vatican 2 sont publiées selon les procédures les plus strictes de la Curie romaine, sous la supervision du Pape, et hors du contrôle de Bugnini. Il n’est donc absolument pas sérieux historiquement de lui attribuer [26] la préparation des réformes de la Semaine Sainte et de la première simplification des rubriques du Bréviaire (1955), non plus que la publication du code des rubriques du Missel et du Bréviaire Romain (1960), menant à de nouvelles éditions typiques de ces livres liturgiques (1961-1962).

[21] CHIRON, Bugnini, p. 44. Contrairement à ce qui est affirmé, de manière péremptoire, par l’Abbé Cekada (CEKADA, La Messe de Paul VI, p. 71). Il ne faut pas s’arrêter à la dénomination de “secrétaire”, mais à la réalité du rôle de Bugnini dans cette Commission. Or les sources permettent de démontrer ce qui est affirmé par Yves Chiron, notamment les archives du Père Antonelli exploitées et publiées par Nicola Giampietro (voir la note 17). Dans le même sens, pour cette période de 1948 à 1960, le Chanoine Martimort, un de ses proches amis, ne considère Bugnini que comme un “témoin” des réformes (dans La Maison Dieu, n°162, Paris, éditions du Cerf, 1985, p. 126). Pour finir, Bugnini lui-même ne se met pas en avant comme acteur principal dans la Commission de Pie XII (BUGNINI, La réforme, p. 25-28).
[22] BUGNINI, La réforme, p. 28, note 13.
[24] Concernant le nom de la fête de Noël (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 388), l’évangile de la Messe du jour de Noël (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 389), l’office des quatre premiers jours de Carême (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 392), sur la fête de Marie Reine (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 446), sur le regroupement de saints docteurs en une seule fête (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 459), sur la préparation immédiate à Noël (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 461), sur la concession à l’Allemagne de la déclamation des grandes lectures de la Semaine Sainte en langue vernaculaire (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 515), concession à laquelle il est favorable comme l’ensemble des membres de la Commission.
[25] Contrairement à ce que dit Bugnini (BUGNINI, La réforme, p. 27) qui prétend que Pie XII était tenu au courant par le Père Bea qui n’était que confesseur du Pape, et par Mgr Montini, qui n’était pas membre de la Commission : ce dernier intervient, dans le cadre de sa charge à la secrétairerie d’État, à propos de l’institution de la fête de Marie Reine uniquement (GIAMPIETRO, Antonelli, p. 464, 478, 479).
[26] Entre autres, comme le fait CEKADA, La Messe de Paul VI, p. 73. Il faut noter que l’ouvrage de Giampietro (voir note 17) est cité en bibliographie du livre de l’abbé Cekada (p. 458), qui en ignore les données. Voir notre article La Semaine Sainte de Pie XII : “Semaine Sainte de Bugnini” ?, Faverney, Prieuré Notre-Dame de Bethléem, 2024.

La Commission préparatoire à Vatican 2

Le 25 janvier 1959, Jean XXIII annonce la convocation d’un concile qui se tiendrait au Vatican. Afin de préparer ce concile, les évêques du monde entier sont amenés à formuler leurs désirs concernant les sujets à y aborder : la réforme liturgique arrive au premier rang des préoccupations de l’épiscopat. En 1960, la Commission centrale préparatoire du concile constitue des commissions spécialisées pour chaque sujet à traiter : la Commission pour la liturgie a pour président le Cardinal Gaetano Cicognani (1881-1962), préfet de la SCR, et Bugnini en est nommé secrétaire. À l’inverse d’une fonction modeste dans la Commission pour la réforme liturgique de 1948 à 1960, le rôle de secrétaire de la Commission préparatoire est un poste important, comme en témoignent les documents [31]. Même si Bugnini n’a pas totalement la mainmise sur les nominations, son influence se fait déjà sentir :

Nombre de représentants du Mouvement liturgique sont présents dans cette Commission, soit comme membres soit comme consulteurs. Tous sont pour Mgr Bugnini de vieilles connaissances : les bénédictins belges Bernard Capelle et Bernard Botte, les jésuites autrichiens Josef Jungmann et son disciple Johann Höfinger, Mgr Wagner, directeur de l’institut liturgique de Trêves, et plusieurs Français, le dominicain Pierre Gy, le chanoine Aimé-Georges Martimort et le sulpicien Pierre Jounel. [32]

Concernant la préparation des sujets à traiter, Bugnini récupère les questions laissées en suspens par la Commission de Pie XII et les désirs de l’épiscopat pour les orienter selon ses propres idées qu’il résume dans un questionnaire en douze points envoyé aux membres et consulteurs.

Ces sujets devaient être traités par des sous-commissions. Le soucis principal de Bugnini est de tout réformer, à tel point que les questions doctrinales plus générales sur la liturgie ne sont même pas mentionnées : il faut une intervention de Mgr Henri Jenny (1904-1982), lors de la première réunion, le 12 novembre 1960, pour qu’une nouvelle sous-commission soit établie afin de traiter du « mystère de la liturgie sacrée et de sa relation à la vie de l’Église ».

Yves Chiron entre dans le détail des discussions des sous-commissions, spécialement pour relever une partie des réformes qui seront mises en place après Vatican 2 : décentralisation du pouvoir de légiférer en matière de liturgie de Rome vers les conférences épiscopales, révision totale de la Messe, permission de la concélébration, remise en question de l’usage de la langue latine dans la liturgie, adaptation de la liturgie aux coutumes des peuples (inculturation), maintien théorique du chant grégorien mais suppression pratique, simplification des ornements liturgiques.

À l’issue de la session plénière, le 24 avril 1961, Bugnini a reçu tous les éléments de la part des sous-commissions pour préparer un texte qui puisse être approuvé par les Pères du concile. Un premier projet est envoyé aux membres et consulteurs le 10 août 1961. Ce projet sera modifié à deux reprises en tenant compte des observations reçues, et pour le rendre acceptable par la majorité comme en témoignent ces propos de Bugnini lui-même :

Le plus ennuyeux pour les articles de notre Constitution serait qu’ils fussent rejetés par la Commission centrale, voire par le Concile lui-même. C’est pourquoi il faut que nous marchions prudemment, et discrètement. Que prudemment les choses soient proposées sous un biais acceptable (modo acceptabile), soit, à mon avis, en des termes tels qu’on dise beaucoup sans que rien ne paraisse dit : qu’on dise beaucoup en germe seulement (in nuce) et ainsi qu’une porte soit laissée ouverte à des déductions et des applications postconciliaires légitimes et possibles ; que rien ne soit dit qui sente trop la nouveauté, aucune de ces choses qui, même insignifiantes et innocentes, pourraient contredire tout le reste. Il faut avancer discrètement. Il ne faut pas tout demander au Concile ni tout exiger de lui, mais l’essentiel, les principes fondamentaux. [41]

Le projet définitif est présenté, le 22 janvier 1962, au Cardinal Gaetano Cicognani, qui hésite avant d’apposer sa signature le 1er février, quatre jours avant de mourir [42].

[31] Angelo LAMERI, La « Pontificia Commissio de sacra liturgia præparatoria Concilii Vaticani II », Documenti, Testi, Verbali, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 2013 (ci-après LAMERI).
[32] CHIRON, Bugnini, p. 70.
[41] Paroles d’ouverture du P. Bugnini à la réunion du 11 octobre 1961, dans LAMERI, p. 433, traduction d’Yves Chiron (CHIRON, Bugnini, p. 92).
[42] Selon le Père Ralph M. WILTGEN S. V. D. (dans Le Rhin se jette dans le Tibre, Paris, éditions du Cèdre, 1973, p. 139), le Préfet de la SCR aurait signé le texte à contre-cœur sous la pression de son propre frère, le Cardinal Amleto Cicognani, mandé par Jean XXIII. Mais aucune source fiable n’est citée pour appuyer cette affirmation, sinon un témoignage anonyme. Bugnini, de son côté, explique le délai de 10 jours entre la présentation du projet et la signature par le Cardinal G. Cicognani comme une volonté de relecture et une simple hésitation face à une décision importante, puisque son refus de signer aurait entraîné la nécessité de rediscuter le schéma dans son intégralité (BUGNINI, La réforme, p. 44). Le Cardinal Virgilio Noè (dans Il Cardinale Gaetano Cicognani, Note per una biografia, Rome, Edizioni Studium, 1983, pp. 253-254) parle d’une hésitation due à la peur “d’être allé trop loin”, et de “s’être laissé trop prendre par la main”. Selon lui, la signature aurait été obtenue après une intervention indirecte de Mgr Felici.

Première mise à l’écart

Au Cardinal Cicognani succède le Cardinal Arcadio Larraona (1887-1973) qui nomme pro-secrétaire de la SCR le Père Antonelli, après un entretien dans lequel ce dernier affiche sa volonté

de prendre aussitôt en main le mouvement liturgique mondial, non pour l’arrêter, mais pour lui imprimer une ligne unitaire et le débarrasser des positions excessives. [44]

Le 11 octobre 1962, le concile Vatican 2 est officiellement ouvert par Jean XXIII. Les commissions préparatoires laissent place aux commissions conciliaires. Le 4 octobre, le Père Antonelli avait été nommé secrétaire de la commission conciliaire pour la liturgie. Bugnini n’en est informé que le 7 octobre par Mgr Pericle Felici (1911-1982), secrétaire général du concile. Dans le même temps, il reçoit une lettre de Mgr Antonio Piolanti (1911-2001), recteur de l’université du Latran, par laquelle lui est retiré le cours de liturgie pastorale qu’il y donnait depuis 1957 [46]. La Commission préparatoire et son secrétaire, considèrent ces événements comme “un affront et une offensive de la Curie romaine”. Bugnini, en est extrêmement affecté, au point qu’il emploiera l’expression de “premier exil” pour cette période.

Le caractère de Bugnini se révèle à travers cette épreuve. Ce même 7 octobre, il écrit une lettre à Mgr Felici dans laquelle il se dit “rempli d’amertume” par une “discrimination qui l’offense” et “jette une ombre sur son honorabilité”. Mgr Felici considérera cette éviction comme une erreur de la part du Cardinal Larraona qui aurait qualifié Bugnini de “trop excessif” et “iconoclaste”, selon les éléments recueillis par le Procureur Général de la Congrégation de la Mission auprès de la Curie romaine.

Cependant, Bugnini prend place parmi les experts de la commission conciliaire, et reste très actif en coulisses. Un certain nombre de ses amis demeurent dans la Commission conciliaire, en particulier le Chanoine Martimort avec lequel il ne cesse de correspondre. En outre, un lobbying très efficace est exercé auprès des évêques par le moyen de conférences et de rencontres, afin de les convaincre d’adopter le texte.

Le 21 juin 1963, le cardinal Montini (1897-1978) est élu pape sous le nom de Paul VI [54], et les craintes de Bugnini et de ses proches sont vite effacées. Le 9 septembre, Paul VI confie la direction du concile à quatre modérateurs, dont le cardinal Giacomo Lercaro (1891-1976) que « ses initiatives de pastorale liturgique avaient rendu célèbre dans le monde entier et suspect à la Curie romaine », selon Martimort [56]. Le texte préparé garde sa substance dans la Constitution Sacrosanctum Concilium sur la liturgie, qui est approuvée le 4 décembre 1963, par une unanimité quasi complète des Pères conciliaires (2147 votes favorables contre 4 négatifs). Les “graines” semées et les “portes ouvertes” par Bugnini sont demeurées dans le texte final, et il les exploitera afin de légitimer les réformes post-conciliaires comme un développement naturel du texte conciliaire.

[44] GIAMPIETRO, Antonelli, p. 132.
[46]Cette éviction est à relativiser, car Bugnini ne disposait pas d’une chaire dans cette université, et il conservait son enseignement à l’Université Pontificale Urbanienne et à l’Institut Pontifical de musique sacrée.
[54] Par facilité, nous garderons le nom de Paul VI, même s’il a été démontré qu’on ne peut pas considérer le Cardinal Montini comme Pape formellement (voir R. P. M.-L. GUÉRARD DES LAURIERS, Le siège apostolique est-il vacant ?, dans Cahiers de Cassiciacum, n°1, Nice, Ass. Saint-Herménégilde, 1979, pp. 4-99).
[56] Aimé-Georges MARTIMORT, Le rôle de Paul VI dans la réforme liturgique, dans Mirabile laudis canticum, mélanges liturgiques, Roma, CLV-Edizioni Liturgiche, 1991 (ci-après MARTIMORT, Mirabile), p. 235.